Journées Européennes du Patrimoine2015

        EN AVANT….MÂCHE !!!!

 

JOURNEES EUROPEENNES DU PATRIMOINE 2015

 

      A l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine le 12 septembre 2015 l’Association ABBATIALE et DECOUVERTES de Saint Philbert de Grand Lieu a considéré que l’activité de maraichage s’intègre bien à la notion de Patrimoine. Une pratique très ancienne, ancrée dans le terroir et transmise par les générations.

     La visite des Serres des Trois Moulins,à la Brosse Tenaud à Saint Philbert, a donc figuré à juste titre au programme de cette journée.   

 

       Depuis quelques dizaines d’années la commune de Saint Philbert de Grand Lieu est devenue un très important site de maraîchage. Plusieurs entreprises dont certaines de taille nationale y ont leur siège, offrant une production diversifiée, notamment  de salades, concombres, tomates et muguet.

 

       L’histoire du maraîchage en France est mal connue. La plupart des études n’en parlent qu’à compter du XVIII° alors que son existence est attestée dans certaines régions depuis beaucoup plus longtemps.(cf les hortillonnages d’Amiens vieux de 2000 ans et dont il reste encore 25 ha cultivés).

       Le dictionnaire Larousse  définit le maraichage comme « Culture intensive de légumes, en plein air ou sous abri ».

       Le terme se rattache aussi au mot « marais » car l’activité exige depuis toujours un approvisionnement aisé en eau et de préférence, à l’époque, des terrains d’alluvions. D’où à Nantes une implantation, à l’origine, à proximité de l’Erdre, de la Loire et de la Sèvre, du Cens et de la Chézine.

       Au Moyen-âge les villes sont plutôt petites, ceinturées de petits jardins. La campagne est directement à leurs portes et les cultures y sont spécialisées surtout dans les céréales. Le seigle pour le pain noir, l’épeautre des carolingiens puis le froment pour un beau pain blanc, l’avoine destinée aux nombreux chevaux, l’orge pour la bière et les bestiaux, et les pois, fèves et vesces (qui fixent l’azote et empêchent l’appauvrissement rapide des terres) y sont consommés très souvent. Les légumes et fruits de l’époque sont donc produits en autosuffisance.

       Les villes s’agrandissent surtout à partir du XVI° et les besoins en nourriture augmentent avec la démographie. Rabelais parlant déjà à cette époque de Gargantua se gavant à Saint Sébastien-Sur-Loire des « lectues les plus belles du pays et grandes coimme pruniers et noyers… »Donc déjà des maraichers réputés !

       Passée l’enceinte du Nantes Gallo-romain, les terres appartiennent à de grands propriétaires fonciers qui attribuent, d’abord en fermage et plus tard en pleine propriété, à certains fermiers, quelques petites parcelles de 0,5 à 1 ha : les tenures. Ce mot a donné naissance à un terme typiquement nantais : « les Tenues Maraîchères », dont les anciens se souviennent (ex : l’avenue Camus appelée encore dans les années 70 « Tenue Camus » par les vieux Nantais).

      A Nantes, l’activité de maraichage est référencée depuis 1513.Ceux que l’on appelle alors et pendant longtemps les « Jardiniers » sont logiquement installés comme dans les autres villes à la très proche périphérie des habitations de l’époque : près de Viarme, Saint Jacques, Sainte Luce, Saint Donatien, la Cathédrale, jusqu’au XVIII°. Ils sont peu nombreux, sur de petites exploitations mais leurs cultures de légumes et d’arbres fruitiers suffit à nourrir la ville de Nantes dans les marchés de quartiers (sauf les dimanches et jours de fêtes religieuses, qui sont fréquents).

      Fait remarquable : ils sont déjà constitués en corporation !

     L’expansion de Nantes ensuite, jusqu’au XIX°, développe les besoins. Car l’époque est très porteuse. Il faut non seulement fournir des légumes frais et secs aux clients habituels mais aussi aux nombreux navires qui partent vers les îles et l’invention de la conserve par Nicolas Apert en 1802, développée à Nantes avec Joseph COLIN à partir de 1805, fait exploser la demande du secteur agro-alimentaire autour de la ville.

 

           Les nombreuses conserveries amènent d’ailleurs une très forte communauté  bretonne à Chantenay. La production explosera donc elle aussi, au point de provoquer en 1880 une crise de surproduction et donc une baisse des prix.

     Parallèlement la pression immobilière commence à provoquer un reflux des 29 jardiniers recensés en 1824 qui deviennent 54 adhérents à la « Société Nantaise d’Horticulture » en 1828 et doivent par ailleurs évoluer et s’adapter au progrès. Evoluer par le modèle de l’Abbaye de la Meilleraye où 180 moines en majorité anglais et irlandais sont à la pointe du progrès en matériels et techniques, et s’adapter car Nantes est désormais desservi par le train depuis 1851. (La première ligne Paris-Nantes-Quimper étant ouverte en 1863). Il y a donc pour eux désormais  la nécessité de s’organiser davantage et de développer une stratégie d’implantation en fonction des moyens de transport (proches des gares qui s’implantent peu à peu à: Chantenay, Vertou, Saint-Sébastien, Pont-Rousseau, Doulon) et se regrouper pour défendre leurs intérêts.

     Car l’histoire des maraîchers à Nantes est indissociable de leur volonté très ancienne de se regrouper par zones ou par types de production.

     C’est la création, le 3 décembre 1884, du « Syndicat  des jardiniers-maraîchers de Nantes et de la banlieue » qui deviendra le 18 mai 1889 le « Syndicat des Jardiniers de Nantes » suivie, le 7 et le 21 juin 1889, du premier envoi de légumes primeurs par wagons aux Halles de Paris et quelques jours après, le 30 juin, du premier convoi d’exportation à Londres, suivi de 3000 tonnes de poires (Gascherie et Williams) dans la même direction pour l’année !!!!

     Beau dynamisme qui prouve que la production a déjà dépassé à cette époque la simple demande urbaine locale pour se tourner vers le circuit long et s’est déjà adaptée à l’essor industriel nantais, national, et international !!!.

     Le syndicat deviendra, le 26 janvier 1929, « La Fédération des Groupements Maraîchers Nantais » (puis en 2006 la « Fédération des Maraîchers Nantais »).

 

      Les maraîchers continuent donc à se déplacer : à Doulon, Saint-Sébastien, Vertou, Rezé, Les Sorinières et près de la Loire et du sable, le long de la Divatte à Saint-Julien de Concelles, La Chapelle Basse-Mer et  Basse-Goulaine, draînant à chaque fois, de nouvelles techniques et de nouvelles productions et davantage de salariés. Se créent alors de véritables dynasties de maraîchers.

      Ils cultivent les primeurs grâce au fameux châssis nantais : poireaux, radis, choux, salades, melons, artichauts et la réputée carotte nantaise, mais aussi des fleurs : violettes et réséda à Saint Jacques, arum et chrysanthèmes, et beaucoup de muguet. Certains se spécialisent aussi dans les plants d’azalées, de camélias et de rhododendrons. La majorité sélectionne ses propres semences et parfois créée une nouvelle variété : melon nantais, poire « beurré des enfants nantais », navets « marteau nantais », etc.

     Les premiers motoculteurs apparaissent en 1928 en même temps que les tous premiers tracteurs, à roues métalliques crantées ou à chenilles.

     Et en 1936,à l’instar des Halles de Paris, le grand marché quotidien du maraîchage s’ouvre dans les bâtiments tout neufs du Champ de Mars à Nantes (à l’emplacement des actuels bureaux du CiC).

 

     Les années 50 voient l’apogée de cette configuration dynamique avec l’appui du Plan Marshall de 1948 qui permet de structurer une Europe en gestation. En 1956 la Fédération compte 800 familles de maraîchers avec 6000 employés. Elle met en place beaucoup de structures dont un groupement d’Etude et de Progrès Maraîcher pour l’amélioration culturale, participe aux premières Floralies Internationales de Nantes, offre pour la première fois le muguet au Président de la République René Coty, et 23 wagons de muguet partent de Pont-Rousseau pour Paris. Quel dynamisme !

 

      Mais il en faudra encore ! Car si les années d’après-guerre sont en effet une grande époque d’innovation : (généralisation des motoculteurs et tracteurs, désinfection des sols par la vapeur, rampes d’arrosage, etc.).Les années 70 amènent très brutalement le premier choc pétrolier et l’émergence brutale d’une concurrence européenne, déjà habituée à gérer en hors-sol (Pays-Bas) ou naturellement favorisée par le climat et une main-d’œuvre à bon marché (Italie et Espagne). La concurrence nationale (dans les Landes) provoque même l’effondrement et la disparition de la très célèbre carotte nantaise en 1992 ! Un choc !

      Depuis 50 ans, le nombre de maraîchers a fortement diminué mais les surfaces sont beaucoup plus vastes.

      Aujourd’hui, le maraîchage de Loire-Atlantique est leader national et même européen dans la production de : muguet (90%), mâche (80%), concombre, poireau primeur (95%), radis et gerbera.

 

PRATIQUES ANCIENNES DU MARAICHAGE

 

       Au XIX°, la production maraichère en Loire-Inférieure est alors moins diversifiée mais applique les mêmes techniques que celle de l’Ile-de-France alors réputée car elle fournit Paris directement.

 

Et elles sont ingénieuses : 

       L’objectif était d’obtenir un maximum de rendement sur des petites surfaces tout en conservant et en améliorant la qualité des sols. L’extraction de sable en Loire (150 000 tonnes par an en moyenne entre 1945 et 60) permet d’alléger les terres et tout est roulé ensuite à la brouette anglaise,comme le fumier à raison de 150 m3 à l’hectare. Car la base de la culture des « primeurs » est la couche chaude. En incorporant, dans les bandes de culture, du fumier de cheval (plus tard bovin) en décomposition, le maraîcher génère un chauffage naturel du terrain par fermentation et y dispose sur un même plan plusieurs variétés de légumes.

       Ex : semer ensemble des radis et des carottes et piquer des laitues. On récolte d’abord les radis, laissant ainsi de la place aux carottes qui poussent entre les salades. Après ramassage des salades, piquer des choux-fleurs parmi les carottes qui laissent ensuite la place aux choux pour se développer, etc.

Ces pratiques de cultures associées permettaient d’effectuer ainsi plusieurs récoltes, par an, sur une même parcelle !

      De plus, pour activer encore leur croissance, les plantes sont recouvertes de cloches en verre, puis de châssis vitrés : le fameux châssis nantais en bois à trois vitres dont les dimensions « standard « (109 cm x 140 cm au  nord-loire et 118 X 134 au sud loire) conditionnent l’organisation totale de la tenue, les calculs de rendement (ex : 9 kg de carottes au châssis)… et donc la fiscalité de l’exploitant !

      La région nantaise en compte 3 millions en 1963 ! Leur manipulation est fréquente et fatigante. Quotidiennement attentifs à la météo les maraîchers les entrouvrent ou les referment et les badigeonnent de blanc d’Espagne si le soleil est trop fort. Les tunnels en plastique, la chenille, vont les détrôner, suivis par les serres.

       L’idée générale en est d’ailleurs reprise actuellement en Pays de Retz et ailleurs par quelques jeunes désireux de produire en « bio intensif » en circuit court. Elle demande cependant une réelle capacité d’organisation et d’anticipation, mais a l’avantage de se contenter de très faibles investissements.

       Les chevaux, eux, sont devenus beaucoup moins nombreux…

 

PRATIQUES MODERNES DU MARAICHAGE

 

      Le MIN (Marché d'Intérêt National) s’est installé le 31 mars 1969 sur 20 ha de l’Ile Ste-Anne et va déménager prochainement au sud de Nantes, entre les Sorinières et Pont Saint Martin..

      Mais à la fin des années 70, le contexte commercial a très fortement changé.

      L’existence dans la région Nantaise de nombreux groupements de producteurs très innovants et dynamiques n’a pas suffi à résister à la concurrence internationale à laquelle l’expansion de la grande distribution a largement contribué. Les coûts de production ont très fortement augmenté. Or les légumes sont considérés par le consommateur comme un produit de base naturel et obligatoirement peu cher pour lequel, de plus, un conditionnement de plus en plus coûteux avait parfois pris le pas sur le coût du produit lui-même ! Une série d’aléas climatiques, tornade et orages de grêle, détruit à l’époque des dizaines de milliers de châssis. Beaucoup de familles maraîchères abandonnent alors la partie. C’est un grand tournant de l’histoire nantaise du maraîchage.

       Pour continuer de profonds changements et de très lourds investissements sont nécessaires. Plusieurs familles s’écartent encore, surtout dans le sud-Loire.

       Mais de nouveaux groupements existent ainsi que des centrales de vente.

      L’activité moderne de maraichage nécessite désormais des compétences professionnelles très diversifiées, d’abord dans la maitrise des cultures mais aussi dans une parfaite gestion de la logistique, l’automatisation du matériel, la gestion du chauffage, de l’eau, et surtout la connaissance quotidienne des marchés, la grande distribution représentant désormais souvent 90% des ventes.

     La notion de culture intensive est restée mais est devenue véritablement industrielle avec le souci perpétuel du respect des normes et de l’évolution des matériels.

      Si les salades et muguet sont restés souvent en plein champ, la majorité des autres cultures est produite maintenant en hors-sol sous serres. Le maraîcher ne produit plus ses plants dont quelques semenciers ont le monopole. Les plants de concombres et tomates sont piqués dans des petits « pains » nutritifs composés de terre, tourbe et écorces, puis tuteurés, alimentés en eau et surveillés.

     L’idée de la couche chaude a évolué par un chauffage qui est passé du fuel lourd au charbon puis au gaz et de plus en plus aux dérivés du bois.

 

UN EXEMPLE LOCAL : L’ENTREPRISE VINET

    

     – le cadre familial : l’entreprise a été créée ici dans les années 70 par Monsieur  Sauvaget  dont les parents exploitaient auparavant une tenue dans le quartier des 3 Moulins à Rezé. Elle a été reprise en 2006 par Jean-François Vinet et son cousin Charles eux-mêmes issus d’une famille dans le maraîchage depuis 4 générations, initialement dans la région de Nantes et Rezé et ensuite à Machecoul. Une véritable saga familiale depuis le XIX°.

          Jean-François VINET et son cousin Charles ont reçu les visiteurs et les ont accompagnés pendant deux heures parmi les cultures en expliquant avec passion la complexité technique de leur activité.

     Visiter les Serres, c’est côtoyer l’Histoire  des maraîchers en étant conscient de son évolution. Nous sommes loin des châssis nantais et des tenues encloses de murs en pierre !

 

      Sous des hectares de serres, il est donc impressionnant de longer dans leur alignement impeccable les milliers de plants greffés de tomates, mesurant jusqu’à 12m de longueur, véritables lianes aux nombreuses fixations et produisant leurs 36 bouquets de fruits rouges ! et d’observer ailleurs  les derniers concombres de la saison. Des insectes spécialisés pollinisent les fleurs, d’autres se font prédateurs des insectes nuisibles pour limiter le recours aux traitements phytosanitaires. L’eau très présente est économisée. Après l’arrachage et la préparation des nutriments de nouveaux plants seront repiqués en décembre pour une production nouvelle d'avril à octobre. Pas de temps morts.

    Evoluer ensuite dans l’ambiance quasi-tropicale des gerberas multicolores soulève des questions quant au chauffage. L’énorme chaudière à gaz voisine un peu plus loin avec la non moins énorme chaudière alimentée aux déchets de cageots et de bois divers.

   Sur les quais de chargement, les divers conditionnements de légumes sont déposés dans les camions à destination des coopératives de distribution.

   Oubliés, les châssis nantais et la carriole du maraîcher !

 

DES CHIFFRES :

 

     Les deux exploitations jumelles (La Pommeraie à Machecoul et les 3 Moulins à St-Philbert) en font désormais la plus importante entreprise française de maraîchage.

 (cf Jean Vinet). L’entreprise VINET aujourd’hui c’est :

                                  

SAINT-PHILBERT :

250 hectares de terrain exploités sur le site de Saint-Philbert, à cheval sur les communes limitrophes de Saint-Colomban et de la Chevrolière. Dont 13 hectares de serres. Près de 300 salariés à temps plein et 1500 à la saison du muguet. Plus de 12 millions de concombres/an et 10 millions de gerberas/an !!!

MACHECOUL :

150 hectares sur le site de Machecoul, à cheval sur les communes limitrophes de Paulx et La Limouzinière. Dont 20 hectares de serres. 250 salariés à temps plein.

 

Et les deux ensemble… :

Plus de 12 millions de kilos de tomates, 10 millions de brins de muguet, 10 millions de barquettes de mâche !!!

Et production de radis, céleris, salades (mâche, laitues, feuilles de chêne, batavia). 

     – la technicité : la culture hors-sol des concombres, tomates, gerberas est gérée par un ordinateur qui analyse en permanence les besoins des plants en eau et nutriments. C’est lui aussi qui, chaque matin, est à même d’estimer le tonnage de tomates disponibles permettant aux commerciaux d’en gérer la vente !

 

Si l’on a souvent reproché au monde agricole sa méfiance et sa lenteur d’assimilation vis-à-vis des nouvelles techniques et structures, ce qui caractérise les maraîchers plus qu’aucune autre activité liée à l’agriculture est leur nécessaire mais remarquable capacité d’adaptation immédiate aux nouvelles techniques, aux nouvelles contraintes et à l’évolution du marché.

    Le maraîcher produit et est obligé de commercialiser aussitôt le fruit de son travail, contrairement à l’éleveur ou l’agriculteur qui, pris dans sa production,n’avaient jusqu’à maintenant pas vraiment cherché à maîtriser les rouages du marché.

    

    Ce qui n’empêche pas les crises liées à la concurrence très forte de régions comme les Pays-Bas à qui l'exiguité du territoire et l’ancienneté des techniques laisse souvent un temps d’avance, ou de régions au climat plus doux avec un coût de main-d’œuvre réduit comme l’Espagne ou l’Italie..

    La différence se joue désormais sur la spécialisation, la régularité de production et la capacité à répondre en permanence à la demande.

 

       Le maraîchage moderne est donc bien le fruit réussi d’une hybridation entre les compétences agricoles et industrielles. 

 

                                                         Alain JUNO   2015

 



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