Vies à Saint-Philbert de Grand Lieu

TEMOIGNAGES de VIES à SAINT PHILBERT de GRAND LIEU               

                                                     

 

G. né en 1930, a passé toute sa vie d'agriculteur à Saint-Philbert.

 

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    « Avec mon père nous étions allés vers 1947 acheter une paire de bœufs à la foire de Sainte- Pazanne. La foire ouvrait à 9 heures et nous partions à vélo de la ferme (20 km), mais pas très tôt. Les vélos étaient beaucoup plus lourds que maintenant mais nous étions tous habitués à pédaler, à l’époque, et un tel trajet ne posait pas de problème. Une heure suffisait. Il fallait ensuite ramener les bœufs, attachés ensemble par la tête avec des cordes, à pied jusqu’à St-Philbert, mon père devant et moi derrière les « touchant ». Bien sûr que cela prenait du temps, mais nous n’étions pas pressés !

      Nous étions aussi allés acheter un cheval à la foire de Challans (40 km) vers la même époque, à vélo, comme pour tous nos déplacements. Comme convenu, le marchand nous l’avait ensuite déposé à La Garnache où nous l’avons récupéré. Attaché avec d’autres aux grilles d’une maison, certains beaucoup plus nerveux. Après une pause au Café, nous sommes revenus à pied.

      L’hiver, l’une des occupations importantes était de fagoter. Chacun, dans ses haies, puis dans celles que l’on voulait bien nous louer, taillait des fagots pour alimenter la cheminée et la cuisine pendant toute l’année. Cela prenait beaucoup de temps et représentait dans chaque ferme plusieurs centaines de fagots ! Tous mettaient un point d’honneur à bien « fagoter ». Les X.. étaient réputés pour présenter les plus beaux, bien réguliers, bien taillés, bien attachés .

          Il existait 2 sortes de fagots :

        – les plus minces constitués des petits rameaux des haies, que l’on appelait « la fournille». Le partage avec le fermier était de 2/3 pour nous, un tiers pour lui. Ils servaient à allumer le feu nécessaire tous les jours pour cuire la nourriture des cochons (environ 50 kg de pommes de terre tous les jours !) et une fois par semaine à chauffer la lessiveuse familiale. On en vendait parfois également au boulanger, jusque dans les années 50, pour alimenter son four (le fournil).

         – les autres fagots, étaient constitués de petites branches plus importantes. La répartition se faisait, elle, par moitié. On les stockait, surmontés de deux petites perches pour les maintenir et ils nous servaient aussi pour alimenter quotidiennement la cheminée.

      Effectivement, l'hiver, les haies, constamment entretenues, étaient bien dégarnies.

     J’accompagnais alors mon père à pied pour aller tailler nos vignes dont certaines étaient situées à 4 ou 5 km. Il m’a souvent répété qu’au début du siècle, il partait lui-même le faire avec mon grand-père de bonne heure, pour toute la journée, avec pour seule nourriture un œuf pour deux et une sardine salée avec un morceau de pain…

      Oui, c’est tout ! Comment expliquer cela maintenant ? Qui va le croire ?

 

            Certains soirs d’hiver, très tard, nous allions également « à la pipée ». Nous approchions doucement des grands mulons de foin dans lesquels les moineaux et autres petits oiseaux, « les parses », venaient se réfugier la nuit, à l’abri et au chaud. Nous rabattions alors sur le foin un filet (carrelet) emmanché sur deux perches et couic ! Il en était pris 10 ou 20, c’était selon  ! Nous les mangions rôtis dans la cheminée après les avoir plumés.

 

           La dinde de Noël ? Non, ce n’était pas encore habituel. A Noël, mes parents rôtissaient une oie dans la cheminée. Elle venait sans doute de Saint-Lumine de Coutais où il en était élevé beaucoup. Des centaines d’oies y étaient menées chaque jour dans les prairies des marais et rentrées le soir. Leurs troupeaux ne se mélangeaient pas.

 

        Les œufs ? Les gens ont oublié ! Auparavant les poules ne pondaient pas toute l’année ! Les premiers œufs de printemps étaient très recherchés par les bourgeoises de la ville qui venaient nous les acheter. Et ma mère allait aussi au marché avec sa cage à roulettes, car c'est surtout elle qui s'occupait des poules et des poulets. Chaque ferme en possédait toujours une quarantaine en liberté. Après les moissons on les déposait dans les champs de blé où elles picoraient le grain tombé à terre. Elles y passaient la nuit dans des cages grillagées. (C'est bien la preuve qu'à l'époque les renards étaient quasiment inconnus ici. J'ai vu le premier, à la chasse, dans les années 60 !). Et puis, pendant les deux dernières semaines au moins de leur élevage, on renfermait les poulets dans l'obscurité et ils étaient nourris avec du son et du "petit lait" de nos vaches, ce qui leur donnait une peau très claire (que les marchands identifiaient en soufflant dans les plumes) et une chair plus savoureuse.

        D'ailleurs, c'est à ce moment que tout s'est modifié très rapidement. Les poulets du marché étant surtout achetés par des grossistes, les femmes ont cessé d'y aller pour proposer leurs volailles et leurs lapins. Certains ont même créé chez eux des enclos uniquement pour cet élevage et même pour les cochons qui se vendaient alors assez chers. La vieille halle du marché couverte en tôle a été démontée au moment même où la construction de la salle municipale de l'abbatiale se terminait, elle aussi destinée à servir de marché (qui pendant un temps a continué rue Lamoricière). Finalement, la construction à claire-voies a rapidement été transformée en local fermé pour devenir une salle municipale. 

        Les sardines ? La femme qui venait avec sa charrette récupérer le lait  de nos vaches pour la laiterie nous proposait aussi, à la saison, des sardines fraîches de Saint-Gilles Croix de Vie et tout le monde dans les villages en consommait.

        Le lait était versé et transporté dans des bidons en aluminium de 60 litres jusqu'à la laiterie.

 

     Le bateau-lavoir ? Il était installé à gauche du pont de la Boulogne quasiment devant l’actuel restaurant  "La Bosselle ". A une certaine époque, dans les années 50, en raison du niveau d’eau insuffisant de la Boulogne, un lavoir municipal avait été édifié à l’extrémité du ruisseau de Saint-Rémy, la Papine, entouré de grillages protecteurs.

 

      L’un des travaux agricoles les plus pénibles était la fauche des rouches (les roseaux et herbes des marais) en plein été dans les marais de Grand Lieu. La fauche des rouches coûtait cher, plus cher que le fermage des terres cultivables. Mais la rouche était très recherchée pour faire les litières. Le partage se faisait par moitié avec le propriétaire.

       La chaleur était écrasante, un vrai travail de forçat sous le soleil ! Nous partions donc avant l’aube pour pouvoir travailler « à la fraîche ». Les charrettes, trop lourdes, ne pouvaient accéder au bord des marais sans risque de s’enliser. Il fallait donc faucher à la main, et les rouches sont épaisses et lourdes, puis  ramener la fauche à la fourche jusqu’en terrain sec, puis retourner et recommencer, charger les charrettes et les emmener ensuite à la ferme, les décharger et revenir et recommencer ! Nous emportions de la boisson, du vin largement coupé d’eau. Une sieste l’après-midi était obligatoire.

        Les faucheuses mécaniques coûtaient alors trop cher, mais quelques années plus tard, leur prix avait baissé et leur utilisation a été bénéfique notamment pour le bottelage. Quant au blé,les premiers modèles de moissonneuses fauchaient le blé sur une largeur d'un mètre ! Elles n'étaient finalement pas tellement plus efficaces que les faucheuses tirées par un cheval, de plus elles tombaient souvent en panne. Actuellement, les barres de coupe peuvent atteindre 12 mètres !

      Les premières moissonneuses-batteuses sont apparues ici dans les années 1960 mais elles étaient petites et appartenaient à des particuliers. Elles n'avaient pas de cabine et le conducteur avait le visage en pleine poussière. Lorsqu'il descendait de la machine, on ne distinguait que ses yeux !. Les parcelles étaient beaucoup plus nombreuses et donc trop petites. La CUMA n'existait pas encore. L'embryon a été en 1964 un petit groupe d'agriculteurs qui avaient fondé une coopérative place de l'église, dans l'actuel magasin de fleurs, d'abord pour le blé qui était stocké puis vendu aux mandataires ou aux minotiers. Puis ensuite, ils ont acheté un premier tracteur, un 12cv ! L'année suivante, un deuxième puis un troisième. Maintenant les engins font couramment 240 Cv !

 

      Les Allemands ?

     Non, je n’ai pas eu connaissance de problèmes avec «eux» dans la commune, mais nous avions peur quand même !

     Leur nombre était variable. Difficile de savoir combien ils étaient, sans doute une centaine à Saint-Philbert, logés en partie à côté de l’école Notre-Dame de la Clarté, d'autres dans les locaux de la Communauté des Soeurs, d'autres à l’école Jean-Rostand. Les officiers étaient logés chez l’habitant. «Ils» faisaient régulièrement des exercices en campagne, notamment pour aménager des caches de tir dans certaines haies, au cas où... Ils rentraient ensuite au bourg, au pas, en ordre et en chantant. Deux officiers effectuaient régulièrement à vélo, comme nos gendarmes, des rondes de surveillance dans la campagne.

      Sur les hauteurs face au Lac, vers la Haie Riaud et le Plessix, « ils » avaient déroulé sur les terrains énormément de barbelés en zigzag avec des pieux métalliques pour empêcher d’éventuels parachutages.

      Pendant la guerre, les Allemands avaient fait également abattre beaucoup d’arbres à Saint-Philbert, surtout en direction du lac, pour dégager des zones de tirs contre les avions anglais ou américains qui venaient bombarder l’aérodrome de Château-Bougon (Nantes-Atlantique).«ils» sont même venus faire débiter en planches quelques très beaux pieds de peuplier que nous avions sur les terrains de la ferme. Pourquoi chez nous ? Il y en avait d’autres ailleurs… Il n’y avait donc quasiment plus d’arbres, par exemple, dans tout l’axe Port-Boissinot – Monceau.

       Je me souviens d’avoir vu ainsi aisément le bombardement aérien de la ferme du Breil, fin août 1944, ce qui serait totalement impossible maintenant. Trois avions étaient passés très bas, le premier lachant une fusée sans doute pour préciser la cible, les deux autres piquant alors et lâchant chacun une bombe. Deux maisons furent ainsi détruites, celle du père Brisson qui faisait la sieste et celle de son voisin qui avait ce jour-là de la visite, causant 3 morts. Beaucoup de choses ont été dites au sujet de ce bombardement mais finalement personne n'en a jamais connu les raisons. Peut-être s'agit-il d'une erreur, la véritable cible pouvant être le château de Monceau qui avait un temps accueilli un état-major allemand. Mais à cette date "ils" en étaient déjà partis.

    Un enclos situé sur le port servait à regrouper, pendant la dernière guerre, les vaches réquisitionnées avant leur départ pour l’abattoir de Nantes. Car, pendant la guerre de 1940, mais plutôt vers l’hiver 1943, les Allemands, par l’intermédiaire du maire, réquisitionnaient les bestiaux. Chaque ferme devait fournir une bête, mais « ils » n’exigeaient pas de contrôle de qualité. Nous l’amenions dans le bourg, près du port et, de là, les bêtes étaient emmenées à l’abattoir de Nantes… à pied ! Je suis très surpris du procédé, les Allemands disposant pourtant de camions.

     « Ils » réquisitionnaient aussi le fourrage, le foin notamment, que nous amenions jusque derrière l’église où là, il était mis en bottes de 40 kg environ. Pour quel usage ?  « Ils » n’avaient pourtant pas de chevaux !

– Etiez-vous indemnisés ? Non je ne pense pas.

    

     En 1945 il  a été possible de "louer" des prisonniers allemands. Plusieurs familles de Saint Philbert en ont profité pour les travaux des champs ou autres. Ils sont restés jusqu'en 1948. C'est ainsi que j'ai connu Gustav, Karl, et Gerhard. Karl était menuisier de formation et a rendu service à beaucoup de gens. Mais, à la longue, il déprimait fortement et son confident fidèle était l'abbé Brunellière qui lui remontait le moral. Gerhard était marié en Allemagne avec femme et enfants. Et j'ai bien connu également Helmut (Warzecha) qui habitait près du Marais Michaud et a travaillé un temps aux abattoirs Voillet.  

 

     Les réquisitions de 1914 ? Je suis persuadé qu’en 1914, il devait exister très peu de chevaux à St-Philbert. Avoir des bœufs pour labourer était déjà un luxe. Alors des chevaux…

 

       A quoi bon parler de tout cela ? Les jeunes ne comprendront même pas et ne voudront pas nous croire ! Cela n’intéresse personne ".

 

 Propos recueillis par Alain JUNO



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