Raisons politiques de la translation

Les raisons politiques
de la translation du sarcophage de St Philibert en 836
du monastère d’Hério (Noirmoutier)
à Déas (St-Philbert-de-Grand-Lieu)


     Il faut d’abord comprendre l’importance de l’événement. La translation à Déas, en 836, du sarcophage contenant les restes de St Philibert est la conséquence et le signe du transfert du monastère d’Hério (Noirmoutier) au monastère de Déas. Il s’agit donc de fait de l’abandon de l’île pour le continent. A partir de 836 le siège officiel des moines philibertins n’est plus Noirmoutier, mais Déas (depuis : Saint-Philbert de Grand-lieu).


     Les raisons de ce transfert sont plus complexes qu’on le pense. C’est ce que je vais essayer de vous montrer. Pour prendre la mesure de l’événement, il faut le resituer dans le contexte géopolitique du début du IXe siècle. On est à la veille de grands bouleversements qui vont affecter notre région. Dans l’intitulé de mon exposé, j’ai indiqué les raisons politiques, il faut y inclure évidemment les raisons religieuses.


     Pour essayer de voir plus clair dans cette affaire, je vais l’aborder de trois points de vue qui d’ailleurs interfèrent entre eux continuellement.


I.- D’abord je vais présenter la situation du monastère d’Hério dans les années qui précèdent le transfert, c’est-à-dire de 800 à 836.
II.- Je ferai brièvement le point sur la menace des Vikings durant ces années-là.
III.- Enfin je tenterai d’expliquer plus en détail la situation politique de la région dans le cadre général de la situation de l’empire carolingien en pleine mutation. Cela nous permettra de donner un éclairage nouveau et une meilleure compréhension de l’événement.


I. - Le monastère d’Hério entre 800 et 836


Depuis la mort en 685 de Philibert, le fondateur, c’est-à-dire depuis un siècle et demi, l’abbaye a prospéré profitant d’une période de stabilité politique et religieuse. Elle est devenue l’une des plus prestigieuses du royaume d’Aquitaine. Elle a obtenu le soutien de Charlemagne et surtout de son fils Louis dit le Pieux qu’il a fait roi d’Aquitaine (en 781 : il avait 3 ans !). C’est alors qu’un changement profond va affecter la vie de l’abbaye. Je veux parler de l’introduction de la règle bénédictine qui va remplacer la règle philibertine qui était d’inspiration colombanienne et donc influencée par le monachisme celtique, disons irlandais pour faire bref. Pour dater le début de cette réforme, on a un point de repère sûr, la venue de Charlemagne à Tours en l’an 800. Il demande alors qu’on applique la règle bénédictine dans les monastères. Il s’agissait de la vielle règle de St. Benoît, mais revue et adaptée par Benoit d’Aniane, un abbé très influent auprès du roi d’Aquitaine, Louis le fils de Charlemagne. C’est pourquoi je pense qu’elle a été introduite à Noirmoutier quelques années plus tôt.

     On ignore comment les moines ont réagi, mais ils n’avaient pas le choix, car le pouvoir politique leur a imposé des abbés réformateurs. Charlemagne nomme vers 800 l’abbé Arnulf qui est un ami de Benoît d’Aniane pour faire appliquer la règle bénédictine. Même chose, après la mort d’Arnulf en 825, Louis qui a succédé à son père Charlemagne nomme Hilbod, un abbé bénédictin, à la tête de l’abbaye de Noirmoutier. Remarquons que ces abbés n’ont pas été élus par les moines, ils ont été imposés de l’extérieur, « parachutés » si j’ose dire du continent sur l’île. Ils n’avaient pas vécu à Noirmoutier, ils n’avaient pas l’expérience de la tradition philibertine. Ils ont le regard tourné vers le continent, d’autant plus qu’ils sont en même temps abbés du monastère de St-Florent en Anjou (actuellement Saint-Florent-le-Vieil).

     C’est pourquoi ils vont développer leur domaine de Déas. A partir de 814, Arnulf commence la construction d’une grande église à Déas et aménage les dépendances afin de pouvoir y accueillir les moines qui quittent leur île l’été, saison favorable aux raids des Vikings. Il envisage peut-être aussi de créer un grand monastère continental selon la règle de St. Benoît. (A partir de 817, l’uniformisation de tous les monastères sous la règle de St. Benoît devient la norme dans tout l’Empire.)


II. – Les moines philibertins devant le péril normand


     J’en arrive maintenant au contexte géopolitique. Si je vous pose la question : quelle est la raison principale du transfert de l’abbaye de Noirmoutier à Déas ? Vous me répondrez sans doute : c’est à cause des Vikings. Vous auriez raison, mais en partie seulement, parce qu’on peut faire rebondir la question : Pourquoi les Vikings sont-ils devenus si dangereux ? Pourquoi le pouvoir politique, l’empire carolingien,- la puissance militaire la plus forte d’Europe -n’a-t-il pas repoussé les pirates ? On est donc amené nécessairement à analyser la situation politique autour de ces années critiques, avant et après 836, date de l’exode.


1) Les faits


     Voyons d’abord comment se précise la menace des Normands. La sonnette d’alarme retentit en 793 lorsque les Vikings détruisent le monastère de l’île de Lindisfarne, au nord de l’Angleterre et massacre les moines. Charlemagne prend conscience de la menace. Il crée une flotte sur la mer du nord (qu’il inspecte à Boulogne et à Gand). Quand il vient à Tours en l’an 800, il ordonne la création d’une flotte atlantique, mais on ignore dans quelle mesure elle fut réalisée. En tout cas, son efficacité reste douteuse. Durant les années 800, les Vikings ne viennent que l’été sur les côtes atlantiques ; ils sont peu nombreux. Cependant les moines les craignent et se réfugient durant l’été dans leur domaine de Déas. Ils ont raison d’avoir peur. Par exemple, en 820 treize bateaux normands débarquent dans l’île de Bouin qu’ils ravagent complètement. L’abbaye d’Hério, isolée dans son île, est donc vulnérable. L’abbé Hilbod obtient l’autorisation de construire une enceinte défensive, un castrum autour de son abbaye. Cette autorisation est confirmée en 830 par l’empereur Louis le Pieux. La défense est assurée par les serviteurs du monastère. Il n’y a pas de garnison. Ce castrum (à préciser) ne pouvait avoir un effet dissuasif que pour des assaillants peu nombreux, ce qui était encore le cas dans ces années-là.

     Les moines ne semblent pas avoir eu une grande confiance dans leur castrum, puisqu’ils continuèrent à se réfugier à Déas durant la saison critique. On note cependant en 835, l’année d’avant l’exode, l’existence d’une contre-attaque réussie. Depuis 830, l’empereur a nommé Renaud comte d’Herbauge avec pour mission particulière de lutter contre les Vikings. Donc, durant l’été de 835, Renaud vient discrètement dans l’île avec ses cavaliers. Ignorant la nouvelle situation, les Vikings débarquent dans l’île. Aussitôt averti, Renaud les encercle avec ses cavaliers, les redoutables cavaliers francs, et les anéantit. Cela confirmait la position de l’abbé Hilbod : seule une garnison militaire à demeure pouvait assurer une défense efficace. C’est la proposition qu’il allait faire l’année suivante, au printemps de 836 lors de l’assemblée d’Aquitaine qui réunissait chaque année, autour du roi Pépin Ier, les notables du royaume.


2) Le repli des moines sur Déas : translation du sarcophage de saint Philibert (836)


     On peut supposer que les débats de l’assemblée furent animés entre les partisans d’une défense renforcée de l’île et les partisans d’un abandon. Comme l’abbé Hilbod craignait cette seconde solution, il tenait en réserve un plan B, qu’il avait soigneusement préparé : faute d’appui militaire, il demanderait l’autorisation de transférer le siège de l’abbaye à Déas et, pour signifier un repli définitif, d’emporter le sarcophage contenant les restes du fondateur du monastère. Comme vous le savez, son plan A fut repoussé par le roi et l’assemblée d’Aquitaine. Le prétexte avancé, il était difficile d’assurer la défense de l’île à partir du continent, car il fallait attendre une marée basse favorable pour acheminer les troupes, tandis que les Normands pouvaient débarquer n’importe quand et n’importe où.
     D’un point de vue stratégique, cet abandon était absurde et catastrophique. Cet aveu de faiblesse incitait les Vikings à revenir au risque de les voir faire de l’île une des bases de leurs raids dans l’estuaire de la Loire, ce qui allait bientôt arriver. Pour essayer de comprendre l’attitude du roi d’Aquitaine, il faut voir quelle est la situation politique intérieure de l’empire. Elle est dominée par l’histoire du partage de l’empire de Charlemagne. Pépin est obsédé par cette histoire de sorte que le problème Viking, pour lui, est secondaire.


III.- Le partage de l’empire : les moines philibertins dans la tourmente des guerres fratricides


Charlemagne et Louis le Pieux

 

     Pour voir un peu clair dans une situation compliquée, je rappelle quelques faits :
Charlemagne est mort en 814. Son fils Louis le Pieux, roi d’Aquitaine lui succède. Il commence par faire une épuration parmi les anciens conseillers de son père, qui ne lui sont pas favorables, notamment Adalhard, abbé de Corbie, cousin de Louis (ils descendent tous deux de Charles Martel). Louis l’envoie en exil justement au monastère de Noirmoutier (de 814 à 821), et son frère Wala, comte palatin de Charlemagne, est expédié à Corbie pour devenir moine. Cette épuration crée des mécontents et de futurs conspirateurs. Cela montre que le pouvoir du nouvel empereur est assez fragile. Et Louis n’a ni les compétences de son père, ni son autorité pour diriger un aussi vaste empire.


1) Premier partage de l’Empire : Pépin Ier , roi d’Aquitaine (817)


     En 817, Louis le Pieux, qui est encore jeune (quarante ans environ), décide de partager l’empire entre ses trois fils : à l’aîné Lothaire l’Italie et le titre d’empereur associé, à Louis dit le germanique, la Bavière, et à Pépin l’Aquitaine. Ainsi l’île d’Hério et Déas sont désormais sous la gouvernance de
Pépin, mais, comme Charlemagne, Louis le Pieux garde la haute main sur les grandes affaires de l’Empire. Par exemple, pour l’abbaye d’Hério qui lui tient à coeur et pour Déas, c’est lui qui accorde et signe les chartes les concernant.

En 818, l’année suivant le partage, l’épouse de l’empereur, Ermengarde, meurt. Déprimé, Louis veut se faire moine. Ses conseillers l’en dissuadent et le persuadent aisément de se remarier. On réunit alors un groupe de jeunes filles, issues de la noblesse et venant des quatre coins de l’Empire, que l’on présente à l’empereur (sorte de concours de beauté). L’empereur choisit Judith de Bavière qu’il épouse en 818. En 823 elle lui donne un garçon, qu’ils appellent Charles, comme son grand-père Charlemagne. Tout un programme pour la jeune impératrice intrigante et ambitieuse pour son fils. C’est le début d’un problème qui va infecter toute la politique intérieure Elle fait pression sur l’empereur pour que son petit Charles ait lui aussi une part de l’empire. Les trois aînés sont furieux. Pour eux le partage de 817 a été définitif, et ne peut être modifié. L’empereur tergiverse ...


2) Deuxième partage de l’Empire et première révolte des trois fils (830)


     L’empereur finit par prendre une décision, en août 829, lors de l’assemblée de Worms. Il y fait attribuer au jeune Charles, qui n’a que six ans, un royaume taillé pour lui sur mesure, celui d’Alémanie, modifiant ainsi le partage de 817. Cette décision est ressentie comme une provocation. L’opposition, composée de comtes, d’évêques et d’abbés, se renforce et pousse les trois aînés à la révolte contre leur père. Lothaire, l’aîné, en prend la tête en mars 830, séquestre son père à Compiègne et lui demande d’abdiquer. En même temps, l’impératrice Judith est reléguée au couvent de Poitiers et le jeune Charles confié à des moines. Il s’agit là d’un véritable coup d’Etat par Lothaire. Toutefois, grâce à une habile manoeuvre de ses partisans, l’empereur rétablit la situation à Nimègue (fin octobre) et fait condamner les conjurés. Par bonté d’âme ou prudence politique, Louis le Pieux (appelé aussi le « Débonnaire », et pour cause !) épargne ses fils et leur laisse leur royaume respectif, mais l’aîné, le principal coupable, est quand même privé de son titre d’empereur associé. Une anecdote qui nous intéresse aussi. Parmi les conjurés, Wala, le frère d’Adalhard, cousin de l’empereur, lui qu’il avait fait moine à Corbie pour s’en débarrasser, Eh bien, il l’exile, lui aussi, à Noirmoutier. Remarquez que la situation est cocasse. Wala a comploté avec Pépin, le roi d’Aquitaine, et l’empereur l’exile à l’abbaye de Noirmoutier, en Aquitaine ! C’est la preuve irréfutable que le monastère de Noirmoutier est resté fidèle à l’empereur et n’a pas soutenu la révolte des fils. Vous devinez que les rapports entre l’abbé Hilbod et Pépin 1er n’ont pas dû être très iréniques par la suite.


     L’affaire n’est pourtant pas close. Dès l’année suivante, en 831 Pépin d’Aquitaine se concertant avec son frère Louis le germanique, lève des troupes et s’apprête à attaquer son père pour le destituer à nouveau. Bien renseigné par ses agents, Louis le Pieux fonce sur l’Aquitaine avec la puissante armée impériale avant que le fils révolté ait pu réunir ses troupes. La sanction est immédiate, Pépin est déposé et son royaume donné au jeune Charles (qui n’a que huit ans et n’est pas encore « chauve » !). Cependant, la déposition reste théorique, car les Aquitains soutiennent Pépin. Situation donc assez confuse. Vous devinez bien que les Vikings se sont rendu compte de la pagaille qui règne dans l’empire et en profitent ... En effet, certains comtes ont pris parti pour les révoltés. Le comte de Nantes, par exemple s’est rallié à Lothaire. Les Bretons de leur côté s’agitent...

3) Seconde révolte des fils (833)


     En 833, nouveau rebondissement : les trois frères aînés fomentent un second coup d’Etat. L’empereur est fait prisonnier, détrôné pour la seconde fois. L’impératrice Judith est reléguée dans la forteresse de Tortone en Lombardie, sous le contrôle de Lothaire ; et le jeune Charles, au monastère de Prüm pour y devenir moine ... Lothaire se fait aussitôt proclamer empereur, pour la seconde fois, mais il indispose tellement ses frères que ceux-ci se révoltent contre lui et mobilisent leurs troupes.

     Pendant ce temps, les partisans de Louis le Pieux le délivrent, ainsi que son épouse et le jeune Charles. De nouveau maître de l’empire, Louis, toujours aussi « Débonnaire » renvoie Lothaire en Italie avec l’ordre de n’en plus sortir, et laisse leur royaume à ses deux autres fils qui l’ont finalement aidé à revenir au pouvoir en s’opposant à leur aîné Lothaire. Avec le retour au statu quo, on assiste alors à quelques années de paix intérieure relative. Les moines de Noirmoutier en profitent pour s’installer définitivement à Déas à partir de 834...
Vous comprenez maintenant pourquoi Pépin Ier a refusé d’assurer la défense militaire de l’île de Noirmoutier.


Il voulait garder ses troupes à proximité pour parer aux attaques possibles de son père et surtout de son demi-frère Charles à qui l’empereur avait promis l’Aquitaine.
D’autre part, Pépin en veut à l’abbé Hilbod qui ne l’a pas soutenu lors des deux révoltes précédentes... Je vais déborder un peu du cadre de mon exposé pour vous faire comprendre pourquoi l’exode à Déas n’a été en fait qu’une étape, et finalement un fiasco pour le projet de l’abbé Hilbod qui ambitionnait de faire du monastère de Déas un grand lieu de pèlerinage autour des reliques de St. Philibert. Fiasco dû à la dégradation progressive de la situation intérieure de l’Empire...
     En effet, la situation politique évolue rapidement. Dans l’année qui suit l’installation des moines philibertins à Déas (en 836), l’empereur Louis, qui manifestement veut favoriser son jeune fils Charles, se sent assez fort pour faire accepter par l’assemblée d’Aix (fin 837) un nouveau partage en faveur de Charles, qui n’a que 14 ans et qui reçoit le royaume de Francie, c’est-à-dire la Neustrie augmentée d’autres territoires, mais sans l’Aquitaine. Pépin, d’ailleurs malade, dut se résoudre à accepter ce nouveau partage qui favorisait son demi-frère. Après tout, il gardait son royaume d’Aquitaine ! Mais il décède un an plus tard, le 13 décembre 838.
     Aussitôt, l’empereur Louis le Pieux s’empresse de donner l’Aquitaine à Charles, ne reconnaissant aucun droit d’héritage au fils de Pépin Ier, le jeune Pépin qui, se considérant comme l’héritier légitime de son père, se fait proclamer roi d’Aquitaine (Pépin II) par la majorité des Grands du royaume qui le soutiennent comme ils avaient soutenu son père. Toujours cette volonté d’autonomie qui persiste chez les Aquitains. L’empereur réagit vigoureusement fonçant sur l’Aquitaine avec une puissante armée. Il convoque l’assemblée d’Aquitaine et la contraint à reconnaître la nomination de Charles, qui a alors 15 ans, Pépin II étant destitué (Pépin II, capturé en 852, s’évade, s’allie aux Vikings et meurt peu après 864). L’abbaye de Déas dépendait donc désormais de Charles le Chauve qui toute sa vie, comme son père, se montrera un fidèle défenseur des moines philibertins. Mais avec ces troubles en Aquitaine les côtes atlantiques sont mal surveillées, et encore plus mal défendues. Les Vikings le savent... Tous les gens qui sont au courant des affaires de l’empire, comme l’abbé Hilbod à Déas, savent très bien que, à la mort de l’empereur, la guerre risque d’éclater entre les frères pour la conquête du pouvoir. Et c’est ce qui va se passer.


4) Mort de Louis le Pieux (840) et guerre de succession entre Lothaire et ses deux frères, Charles et Louis


Louis le Pieux meurt en 840, sa succession provoque de nouveaux troubles et des affrontements militaires entre les frères. Lothaire reprend la lutte contre ses deux frères, il veut redevenir l’empereur. Contre lui, Charles le Chauve s’allie avec son frère Louis le Germanique. L’affrontement militaire a lieu à la bataille de Fontenoy-en-Puisaye (dans l’Yonne), le 25 juin 841. C’est une hécatombe de chaque côté. Mais Charles et Louis sortent vainqueurs. Ermentaire, notre narrateur contemporain de ces événements, est d’autant plus sévère à l’égard des responsables de ces guerres que les conséquences en sont effrayantes : abandon de la défense des côtes, et donc raids vikings de plus en plus fréquents et de plus en plus loin à l’intérieur du continent. C’est la guerre civile. Lambert, qui a pris le parti de Lothaire, s’auto-proclame comte de Nantes et se révolte contre Charles. Nominoë, duc des Bretons, s’allie à Lambert : La Bretagne et les marches de Bretagne s’opposent à Charles le Chauve. Nantes est occupée par les rebelles et son enceinte se trouve en partie détruite.
Charles le Chauve lance une contre-attaque en 843 : il a nommé le comte d’Herbauge Renaud, comte de Nantes et duc avec pour mission de reconquérir la marche de Bretagne et de contenir les Bretons.

     Renaud franchit la Loire avec les troupes franques, mais elles sont battues à Messac, près de La Vilaine, le 24 mai 843 et Renaud est tué. C’est en raison de cette situation que la garnison est absente de Nantes en juin 843, lorsque les Vikings, bien informés, font irruption dans la ville sans défense, pendant la fête de la Saint-Jean, et la mettent à sac, massacrant la population, y compris l’évêque Gunnard (saint Gohard) dans sa cathédrale durant la messe. Ermentaire a raconté l’événement : « Soixante-sept bateaux de Normands (Livre II, préface. Avec une moyenne de quarante hommes par bateau, cela donne une troupe de 2680 guerriers) remontent soudainement la Loire, s’emparent de la cité de Nantes, passent au fil de l’épée l’évêque, le clergé et beaucoup de gens ; ceux qui restent sont faits prisonniers ».
     On impute trop facilement aux seuls Vikings le raid sur Nantes, mais la responsabilité en incombe largement aux révoltés Nominoë et Lambert, qui n’ont pas combattu les Vikings et les ont laissé faire, voire aidé peut-être...


5) Traité de Verdun (843) : Charles le Chauve, roi de Francie occidentale.

 

     Il est affronté aux Vikings, aux Bretons et à Lambert ... Repli des moines sur Cunault (845)
Pendant ce temps-là, la même année 843, est signé entre les trois frères le fameux traité de Verdun qui consacre la division de l’Empire en trois parts. Charles le Chauve hérite de toute la partie ouest, la Francie occidentale. Mais, nous venons de le voir, la marche de Bretagne, qui lui appartient, est en rébellion. En 845, le roi des Francs (Charles) lance une nouvelle attaque mais il est battu près de Redon par Nominoë. Il négocie avec lui... les Vikings profitent des troubles et reviennent. Faute de pouvoir (ou de vouloir vraiment !) les combattre, Charles préfère payer leur départ, le fameux danergeld. Les moines de Déas prennent peur et obtiennent de Charles, en 845, le monastère de Cunault pour se réfugier en attendant la paix, car ils espèrent revenir à Déas où ils ont laissé le sarcophage de Philibert. Le diplôme du roi des Francs accordant Cunault est on ne peut plus clair. En effet, la raison du repli est précisée de la façon suivante : quia infestatione Nortmanorum scilicet et Britannorum, « en raison de l’attaque aussi bien des Normands que des Bretons ». Les moines avaient fui à temps, car, en mars 847, les Vikings arrivent au monastère de Déas qu’ils incendient.

Dans le bois de la Chaise (Noirmoutier)


     Mais ce n’est pas encore fini, le pire est à venir. En 851, nouvelle révolte des Bretons et de Lambert : cette fois ils déferlent sur la Loire pénètrent dans la Francie occidentale et s’emparent d’Angers. Charles s’empresse de négocier avec Erispoë qui vient de succéder à son père Nominoë. Le roi des Francs cède encore une fois et conclut un traité (851) avec Érispoë à Angers. Non seulement il lui accorde le titre de roi de Bretagne, mais il lui reconnaît la possession des comtés de Rennes, de Vannes et de Nantes (c’est-à-dire l’ancienne marche de Bretagne), et plus grave encore, au sud de la Loire, des comtés qui appartenaient à l’Aquitaine comme le comté d’Herbauge, entre autres. Déas passe donc sous la domination des Bretons. On néglige souvent ce profond changement politique qui a modifié les frontières, quand on relate le nouvel exode à partir de Déas. Ce fut une catastrophe pour les moines philibertins, leur abbaye de Déas passant désormais sous domination bretonne, alors qu’elle appartenait depuis toujours au royaume d’Aquitaine. En se repliant sur l’Anjou, ils restaient donc dans le domaine royal et sous la protection personnelle de Charles le Chauve. C’est pourquoi, en 858, ils viennent reprendre les restes de St. Philibert qu’ils emportent à Cunault, mais ils laissent dans la crypte le sarcophage qu’ils dissimulent à nouveau.


Le rêve de faire du monastère de Déas un grand sanctuaire, un grand lieu de pèlerinage s’était définitivement évanoui.


Abbé Gérard-H. BAUDRY, docteur en philosophie, docteur en théologie


N.B. Pour plus de détails, voir G.-H. Baudry, Saint Philibert, un moine bâtisseur aux temps mérovingiens, Aubin éditeur, Saint-Etienne, 2011
 



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