La nuit des Pancaliers

 

LA NUIT DES PANCALIERS

 

ou « 15 jours en Mai »

 

 

LA GUERRE EST FINIE

                        

                  Durant l’été 1828 Marie-Caroline de Bourbon-Siciles, jeune veuve de 29 ans, Duchesse de Berry*, belle-fille du roi Charles X alors en place, accomplit un voyage triomphal en France. Un voyage du souvenir dans les lieux mêmes de l’épopée royaliste de 1793 dont les récits romantiques* et héroïques ont bercé son enfance. D’abord dans le midi de la France et les Pyrénées, puis, du 20 juin au 11 juillet 1828, dans l’Ouest, sillonnant l’Anjou et la Vendée militaire. Partout le long de sa route, dans chacun des hauts lieux de mémoire, elle est accueillie par des arcs de triomphe fleuris et acclamée par des dizaines de milliers d’«anciens combattants».

              Et en 1830, dans ce même élan général, une souscription nationale permet d’offrir à son fils de 10 ans, alors Duc de Bordeaux, le magnifique château de Chambord ! Pourquoi, seulement deux ans plus tard, ne pourrait-elle penser logiquement retrouver cette même fidélité des populations pour soutenir le projet qui lui tiendra alors à cœur ? Projet qu’elle viendra défendre, notamment à SAINT-PHILBERT de GRAND LIEU, en 1832 et qui n’est rien moins que faire reconnaître son fils HENRI, alors âgé de 12 ans, comme héritier légitime du trône et futur roi de France, dont elle assurerait la régence...

             En ce début du XIXe siècle, SAINT-PHILBERT de GRAND LIEU et la région se remettent doucement d’une période très mouvementée de l’Histoire. De 1793 à 1799, les très violents affrontements des Guerres de Vendée y ont provoqué destructions, incendies et massacres*. La pacification ramenée par BONAPARTE en 1800 n’a duré que jusqu’à Waterloo en juin 1815. De mai à juin, l’épisode de la «Petite Chouannerie» remobilise alors les tensions dans le grand Ouest (Bretagne, Anjou, Vendée) avec des groupes royalistes très importants, mais sans provoquer heureusement de véritables affrontements et de morts. La paix signée, royalistes et républicains font alors front commun pour s’opposer, mais sans violences réelles, pendant quelques semaines, à l’occupation des troupes prussiennes. L’épisode est suivi aussitôt, de novembre 1815 au printemps 1816, de la «Terreur blanche» période pendant laquelle les Bonapartistes se retrouvent à leur tour pourchassés, et parfois tués, par les Républicains. Les royalistes, majoritaires, reprenant alors le pouvoir...

              Puis, en 1824, à un Louis XVIII plutôt conciliant, a succédé un autre frère de Louis XVI, Charles X, rigide et trop autoritaire. Or les mentalités ont évolué, en France comme ailleurs. Les idées républicaines ont essaimé. Dans plusieurs pays européens l’année 1830 voit donc s’épanouir le «Printemps des peuples» en révoltes et révolutions très violentes. Sous la pression populaire, et malgré une dernière tentative pour recouvrir vainement une popularité très défaillante (en allant conquérir Alger en Juin (voir article LAMORICIERE), Charles X, dernier Roi de France, doit abdiquer le 2 août, et, écartant d’office son propre fils le Duc d'Angoulême en lui faisant signer une autre abdication,(le Duc sera pendant 20 minutes roi de France non proclamé sous le nom de Louis XIX), désigne expressément, sans respecter les règles dynastiques de la monarchie française, son petit-fils HENRI comme successeur (qui devient donc à son tour lui aussi roi de France, non proclamé, pendant 5 jours, sous le nom de Henri V) juste avant de fuir avec toute sa famille, définitivement en exil, en Ecosse d’abord au château de Holyrood près d’Edimbourg, puis plus tard à Prague alors en Autriche et enfin à Goritz.

 

    

 

Le château de Holyrood en Ecosse première résidence de Charles X en exil.

         

          Les Bourbons partis, les Républicains divisés, les Orléans sont rappelés au pouvoir : 1830: Monarchie de Juillet.

           Louis-Philippe, ayant désormais accepté le tître de Roi des Français, plus libéral, gouverne donc mais il ne parle surtout pas de régence ! A l’intérieur le régime rencontre l’opposition continuelle des Républicains et des Légitimistes et affronte des mouvements sociaux (dont la révolte des Canuts à Lyon). A l’extérieur, la France est impliquée dans une actualité également agitée concernant un conflit sévère entre Pays-Bas et Belgique, Lisbonne qu’il faut aller canonner en juillet 1831, l’Italie papale qui demande de l’aide, la Russie qui a envahi (déjà) Varsovie, et le fardeau d'une présence en Algérie héritée de 1830 pour laquelle aucun gouvernement n'aura de projet pendant 10 ans. Par une loi du 10 avril, le nouveau roi fait d’ailleurs condamner la famille de Charles X au bannissement perpétuel. Pour les royalistes légitimistes c’est donc un usurpateur confirmé, puisque rattaché à la branche des Orléans. Le descendant français Bourbon légitime de Louis XIV le plus proche étant pour eux HENRI, futur Comte de Chambord. Il est «l’enfant du miracle» car fils posthume, né six mois après l’assassinat en 1820 de son père, le Duc de Berry, dont Marie-Caroline était alors enceinte. Ce fils que le Duc d’Orléans considère comme un bâtard, Marie-Caroline l’estime, elle, seul dépositaire de la légitimité du pouvoir.

          Mais en 1832, dans les campagnes, les Français aspirent désormais à la paix et ne se sentent plus du tout concernés par toutes ces querelles dynastiques royalistes. Notamment dans notre région. Une dépression économique mine la France depuis 1830 et le prix du pain et autres denrées n’a cessé d’augmenter. Et un ressenti profond d’ingratitude plane ici dans les esprits. Déjà en 1814 le décès soudain de l’«Ogre TURREAU», qui avait ravagé en 1794 les populations et villages environnants (mais désormais devenu intime des familles au pouvoir), l’a privé, à quelques jours près, de la remise par Louis XVIII de la Croix de Saint Louis, la plus haute distinction nationale !!! De plus, le déblocage en 1825 par Charles X d’énormes indemnités («Le milliard des émigrés»), au profit des aristocrates spoliés par la Révolution, y a provoqué énervements et jalousies alors que les paysans «vendéens» n’ont reçu que de légères indemnités au montant aléatoire pour leurs maisons détruites, leurs bêtes volées et les services rendus à la royauté. Enfin, population locale et autorités ont encore bien d’autres soucis : d’abord le soin des vignes nouvellement replantées à Saint-Philbert, encore exemptes des maladies, et une pandémie de choléra qui ravage la planète, dont une bonne partie de la France* où elle est arrivée depuis le début de l’année, surtout par les ports. Par celui de Nantes, alors touché, le mal se répand ensuite en Bretagne, y provoquant des dizaines de milliers de morts.

        Résidant désormais hors de France et conseillée par des «courtisans» nostalgiques, Marie-Caroline semble ignorer totalement l’impact de ces événements et ces changements d’attitude. Comme en 1830 où elle n’a pas senti monter la colère populaire, elle se trouve encore en décalage avec l’Histoire. Elle a rejeté l’hypothèse d’une négociation diplomatique avec Charles X et durant l’année 1831, secondée par l’inusable maréchal de Bourmont (59 ans, vainqueur d’Alger en 1830 mais déserteur en 1815 juste avant Waterloo avec ses officiers) et le Duc des Cars (lui aussi Général à Alger en 1830), elle met sur pied un solide projet d’expédition en Provence et en Vendée pour soulever des populations dont l’enthousiasme n’existe plus désormais que dans ses rêves. Elle a chargé «ses» comploteurs de créer à Paris un «gouvernement secret» dans lequel elle a recruté Chateaubriand*. Mais le vrai gouvernement surveille et plusieurs petits complots légitimistes sont neutralisés en début d’année dont l’un impliquant le jeune Edouard de Monti de Rezé*.

        Son gendre, le jeune baron de CHARETTE*, qui l’a suivi en Angleterre, revient en France et organise le 24 septembre 1831 une réunion de quatorze chefs vendéens à la ferme de la Fételière, près de Remouillé, pour les informer du plan et en discuter. La majorité des participants (9 voix contre 5) se déclarent opposés au projet considéré sans espoir, mais se disent prêts à suivre la Duchesse si le premier soulèvement, prévu dans le Midi, où existent effectivement de nombreuses cellules légitimistes, se révèle un véritable succès.

                  Charles X, lui, qui l’a nommé régente en janvier 1831, ne l’encourage pas particulièrement, mais avec son appui financier* et sous réserve d’être escortée par le fidèle Comte de MESNARD, il la laisse partir.

      

     

DU RIFIFI à MARSEILLE

 

              Les agents secrets de Louis-Philippe la surveillent déjà et la suivent donc de près lorsque elle quitte l’Angleterre le 17 juin 1831, débarque à Rotterdam, traverse les états allemands et parvient en Italie chez le Duc de Modène (François IV)*, seul monarque en Europe opposé à la légitimité de Louis-Philippe. Là, en Toscane, pendant plusieurs mois, dans la véritable forteresse qu'est le Palais de MASSA, elle reçoit de multiples messages et d’incessantes visites d’encouragements des légitimistes Français (dont celle d’un nommé Simon DEUTZ qui lui a été recommandé par le Pape et la dénoncera plus tard à Nantes !). Le Duc subit pendant ce temps de multiples et fortes pressions diplomatiques pour évacuer sa visiteuse.

 

       

 

                                Le Palais de Massa en Toscane

 

             Puis, sous de fausses identités, les conjurés prennent le 24 avril 1832, à Viareggio tout proche, un petit bateau à vapeur, le Carlo Alberto, sous pavillon de la Sardaigne. Ils sont transférés dans la nuit du 28 avril, sur une mer un peu houleuse, dans un "pointu" qui débarque Marie-Caroline discrètement sur une petite plage près de Carry-le-Rouet, à l’ouest de Marseille, d’où elle part se réfugier à la ferme de … la Folie, appartenant au Duc de Caumont.

         Car le premier soulèvement est prévu à Marseille. Le 30 avril, sont donc attendus 2.000 hommes nécessaires pour s’emparer au petit matin de l’Hôtel de Ville, puis du palais de Justice, du Fort Saint-Jean, du port maritime, désarmer les postes de garde et créer une manifestation populaire afin de déclencher l’insurrection. Suivront 30.000 hommes et des généraux. Ils ne seront finalement que 60 ... et le projet, très mal coordonné et réalisé par le Duc des Cars, échoue lamentablement, sans dégâts, au milieu d’une population indifférente.

       Son parcours devrait s’arrêter là. Elle devrait déjà écouter les bons conseils qui la dissuadent de continuer et retourner en Angleterre. Elle préfère suivre sa bonne étoile... et décide de rejoindre discrètement par ses propres réseaux la Vendée afin d’appliquer la deuxième partie de son plan... L’équipe se sépare, change d’habits et prend des itinéraires différents. Les agents perdent alors la trace de Marie-Caroline…

 

ITINÉRAIRE D’UN ENFANT GÂTÉ

       

    Après passage à Carcassonne, Toulouse, et Blaye (où elle reviendra plus tard...), elle fait halte sans les avoir prévenus, en Charente à Plassac chez les DAMPIERRE, d’où elle adresse dès le 4 mai un courrier à ses partisans pour lancer un soulèvement général en Vendée à prévoir pour le 24 mai.

 

Château de Plassac en Charente appartenant à la famille de DAMPIERRE

 

        Mais l’écho de l’échec de Marseille s’est répandu. Les chefs vendéens ne s’attendent donc plus du tout à la voir lorsque le 15 mai, à Saint-Hilaire de Loulay (près de Montaigu) au Château de la Preuille, ils sont réunis (coïncidence) avec le propriétaire M. de NACQUART.

     Juste annoncée par Athanase de CHARETTE, Marie-Caroline arrive, encore une fois à l’improviste, en petit attelage avec ses compagnons (Dampierre et Mesnard). En quelques minutes, grâce à des échanges de vêtements, un autre couple se substitue aux voyageurs et le postillon, à qui l’on a offert généreusement du vin de pays à l’office pendant cette pause, reprend la route vers Nantes sans avoir remarqué aucun changement chez ses passagers...

 

    

         Chateau de la Preuille à Saint Hilaire de Loulay.

 

         Les premiers entretiens ne cachent rien à la Duchesse du profond pessimisme des conjurés qui insistent de plus sur une discrétion absolument nécessaire. Désormais coiffée d’une perruque brune recouvrant ses cheveux blonds trop visibles, elle restera vêtue d’habits très simples de paysanne, présentée comme telle en public, et compte tenu de sa petite taille (1,50m) comme étant le fils de Mr PIERRE (le comte de Mesnard qui ne la quitte jamais) et sera donc nommée Petit Pierre.                                   

            Dès lors, le séjour de Petitpierre est bousculé. Elle est amenée à se déplacer très fréquemment, toujours vêtue en paysanne, souvent de nuit, par les chemins creux, avec des traversées de gué parfois très glissantes. Toujours grâce au réseau familial et relationnel de ses fidèles (de la Robrie*, Couëtus, etc.).

          Son itinéraire dans notre région est connu. Le 17 mai la Duchesse de Berry est transférée au château du Mortier (aujourd’hui détruit) à Remouillé. Puis au domaine de Bellecour à Montbert.

 

              Chateau de Bellecour à Montbert.

  

Le 18 et 19 mai elle réside au lieu-dit «Chez Marc » à Geneston (Geneston et Montbert forment alors une seule commune), le 19 et 20 mai à L’Ouvrardière à Saint-Philbert.

 

             

Le manoir de l’Ouvrardière à Saint Philbert de Grand Lieu appartenant alors à la famille de la ROBRIE

 

          Dès son arrivée dans la région, toujours dans ce souci de discrétion, les repas servis à Petitpierre sont plutôt «rustiques»... Athanase en est un peu gêné vis-à-vis de sa belle-mère et lui parle de COLIN : «Elle apprit qu’il y avait à Nantes un sieur COLIN*, célèbre marchand de comestibles, dont les préparations culinaires avaient l’avantage de conserver dans des boîtes en fer blanc hermétiquement fermées les mets les plus savoureux, les plus délicats, les plus exquis». Il est donc possible, même un peu perdue en pleine campagne, de se faire livrer de Nantes une magnifique nouveauté : des boites de conserves ! Un homme de confiance peut s’en charger. Par mesure de précaution, elles seront livrées de Nantes à Pont-Rousseau (avec quelques vêtements et chapeaux à plumes). Mais leur usage populaire est alors tellement inhabituel que leur simple présence lors du chargement sera remarquée aussitôt par un patriote et signalée aux autorités locales ! A son passage de retour par les Sorinières, CORGNET, le sacristain de Montbert chargé d’en effectuer le transport, alors dénoncé, se fait aussitôt arrêter par la gendarmerie, et interroger ! Malgré son habileté mise à faire croire qu’il ne connaît pas les destinataires et tenter d’aiguiller ensuite les pandores sur une fausse piste, les gendarmes manquent de très peu la Duchesse au rendez-vous prévu dans les Landes de Geneston, près de Viais. Mais l’alerte générale est désormais déclenchée et les militaires sillonnent aussitôt la campagne...

                                                     

          Dans ces conditions, elle arrive le 20 mai au Magazin à Corcoué,appartenant alors à de COUETUS, beau-frère de Hyacinthe de la Robrie, puis le 21 mai à la métairie des Mesliers, à Legé, appartenant au comte de la ROCHE SAINT ANDRE, où elle restera jusqu’au 31 mai.

 

Le 21 MAI 1832