Le moulin du Chaffault à la Limouzinière

UNE TOUR DANS LES VIGNES À LA LIMOUZINIERE

 

    Dans un travail encyclopédique sur les vins de la Loire, on lit à la page consacrée à la commune de La Limouzinière : "curiosité à voir: une tour dans les vignes." Les familiers de l'endroit ont bien sûr reconnu la masse de l'ancien moulin qui s'élève à l'entrée du bourg, venant de Saint-Philbert, le vénérable moulin du Chaffault.

 

    En 1470, Guillaume du Chaffault, vassal du seigneur de Rais, lui rend aveu, c'est-à-dire énumère en un acte notarié (aveu) les biens qu'il détient de lui et le reconnaît comme son seigneur, auquel il doit "foy et hommage". Parmi ces biens est mentionné "mon moulin à vent des Morronnières". De nombreuses parcelles, proches du moulin actuel, portent encore ce nom sur le cadastre napoléonien levé en 1843 ; on est donc bien en présence du moulin du Chaffault.

    La seigneurie du Chaffault est une des plus anciennes du pays de Retz et il est évident qu'elle a possédé au moins un moulin à vent dès que cette invention s'est répandue en Occident, peut-être avant le XIVe siècle.

 

 

    Le fief des seigneurs du Chaffault était primitivement sur Bouguenais puis s'étendit sur Saint-Philbert et La Limouzinière. Ce furent les premiers seigneurs de la Limouzinière, bâtisseurs de l'église paroisssiale.

 

    En 1635, dans un autre aveu au seigneur de Retz, on trouve mentionné "... un moulin turquoys avec ses destroit, hommes et moutaux, sis en la pièce de terre appelée la pièce du moulin du Chaffault".

    Le destroit est l'aire géographique dans laquelle tous les teneurs de terres doivent faire moudre au moulin du seigneur détenant le droit de destroit. Ces hommes du seigneur sont appelés en l'occurence ses moutaux. Un moulin turquois est un moulin à pivot, tout en bois, le pivot pouvant être enfoncé dans une maçonnerie qui maintient l'ensemble; on le dit turquois car les Croisés l'auraient découvert en Orient sous domination turque et en auraient construits à l'identique à leur retour dans leurs seigneuries respectives. Les découvertes archéologiques tendraient à infirmer cette origine.

 

    En 1671, au décès du seigneur du Chaffault, ses biens sont saisis par ses créanciers et vendus judiciairement. Ils sont acquis séparément par les La Moricière et les La Touche Limouzinière, ces derniers étendant ainsi leur autorité sur une plus grande partie de la paroisse. Les de La Touche possèdent déjà deux moulins près du village de la Touche-Monnet. Le moulin du Chaffault reste attaché à la portion achetée par les La Moricière.

    Elle est encore dans cette famille quand Prudence Marquise Bouhier, veuve Juchault de Lorme, le donne à bail à deux meuniers, Jean Roy et Pierre Raud. Un autre bail est consenti en 1772 à Jean Roy et autres, pour neuf ans et moyennant 200 livres tournois de ferme annuelle. Le propriétaire est alors Christophe Juchault de La Moricière.

    Peu après, en 1777, le moulin est arrenté à Jean Roy et à Michel Roquet, c'est-à-dire que les acheteurs ne paient rien comptant, mais devront payer une rente annuelle et perpétuelle. Mais aussitôt, ils ont à soutenir un procès intenté par Vincent Callard, meunier du moulin du Pied du Genêt, aussi à La Limouzinière. Derrière les plaideurs se tiennent, pour la partie de Callard, le duc de Retz et pour la partie de Roy, le sieur Charles Gazet de La Noë, récent acheteur de la seigneurie du Chaffault de La Limouzinière. En fait le duc de Retz a malencontreusement cèdé deux fois le même droit de destroit à deux acheteurs de moulins différents.

    Le procès dure cinq ans. Enfin, en mai 1782, la vente à Roy et Roquet est confirmée, moyennant le paiement d'une rente annuelle de sept setiers de froment. (un setier valait environ 160 litres).

C'est l'époque à laquelle les Cassini, géographes du roy, lèvent la célèbre carte qui porte leur nom, en cette partie du royaume, première carte moderne dressée avec une grande rigueur mathématique. Le moulin du Chaffault y figure en bonne place, bien que pas nommé.

 

    Voici donc Jean Roy et Michel Roquet, tous deux meuniers, propriétaires par moitié et exploitants du moulin. Jean Roy a pris femme pour la troisième fois en 1780; Michel Roquet est le fils de sa deuxième femme qu'il avait épousée veuve.

    Jean Roy meurt en 1786, à l'âge de 68 ans. Le temps de règler sa succession, sa veuve et son fils, tonnelier, vendent en 1789 la moitié du moulin héritée, à Michel Roquet qui devient ainsi pleinement propriétaire et achète la même année le moulin à eau de Gilles. Aussi souvent que possible, les meuniers exploitaient un moulin à eau et un moulin à vent, pour pouvoir continuer à moudre quand il n'y a pas de vent ou qu'il n'y a plus d'eau.

 

    Tragiquement, survient la tourmente révolutionnaire. Comme partout dans le pays insurgé les moulins et les fours sont détruits par les troupes républicaines pour affamer les populations. Le moulin du Chaffault n'y échappe pas, il est détruit pendant la Terreur. On perd de vue Michel Roquet, apparu en 1795 comme témoin pour l'établissement de l'acte de notoriété dressé après l'exécution de De Couetus.

    Un recensement de population est effectué à La Limouzinière en l'an V (1797). Michel Roquet fils y est porté comme meunier, 17 ans, natif de La Limouzinière. Il mourra à 42 ans, meunier à St-Philbert. L'agent de l'enregistrement qui consigne sa déclaration de décès, écrit qu'il a des enfants et vit dans une misère absolue, sans pain. Il avait vendu le moulin de Gilles en 1815, hérité de son père; on ignore ce qu'il est advenu du moulin du Chaffault incendié et quand il a été relevé.

 

La tour débarrassée des corvidés

 

    Ce n'est qu'en 1842 qu'on a connaissance des (nouveaux) propriétaires, à l'occasion de l'établissement du premier cadastre. Il s'agit de Mathurin Mainguy pour les 2/3 du moulin et de Pierre Sorin, son neveu, fils de sa soeur Anne, pour le 1/3 restant. Au vu de ce fractionnement, généralement dû à des partages de successions, on peut penser que l'achat du moulin est déjà ancien. Les Mainguy l'auraient-ils acheté à Michel Roquet fils, lui-même?

    Les Mainguy sont meuniers depuis des générations. En 1809, les six frères et soeurs ont acheté en indivision le moulin de Joubert appartenant à un rentier de Nantes. (On rappelle que ce moulin auquel on accède maintenant par St-Colomban est en fait dûment cadastré sur La Limouzinière). On peut penser que les Mainguy en étaient déjà les fermiers et exploitants, ne leur connaissant pas alors d'autre moulin.

    Ont-ils déjà acheté aussi le moulin du Chaffault pour disposer d'un moulin à vent et d'un moulin à eau ? On sait, par ailleurs, qu'en 1824 Mathurin a acheté les 2/3 du moulin de La Touche à La Limouzinière. La meunerie, dans cette commune, est l'affaire des Mainguy tout au long du XIXe siècle et ce sont eux qui arrêteront le moulin au XXe siècle. Ils portent tous de père en fils le prénom de Mathurin, aussi je les nomme ici : Mathurin I, II, III et IV.

 

    Revenons en 1842 quand Mathurin I et Pierre Sorin, son neveu, sont attestés propriétaires du moulin du Chaffault. Ils vont mourir l'un et l'autre, respectivement en 1850 et 1851. À sa mort Mathurin I possédait le moulin de La Touche, 5/12 du moulin de Gilles, 1/3 du moulin de Joubert et 2/3 du moulin du Chaffault.

    Cette portion du moulin du Chaffault échoît à ses deux fils, Mathurin II (1813-1888), meunier, et Louis, frère des Ecoles Chrétiennes ; comme quoi on peut être propriétaire de moulin sans être meunier, ce qui est le cas de nombreux propriétaires fonciers qui afferment alors leur moulin à un professionnel exploitant.

    Le moulin est réputé être en mauvais état. L'entretien d'un moulin était très onéreux et on devait naturellement tarder à entreprendre les réparations nécessaires.

    Le 1/3 du moulin appartenant à Michel Sorin entre dans sa succession, en indivision entre les enfants héritiers. Une fille Sorin est mariée avec un meunier, Jacques Rigollet. Dans un premier temps, ils rachètent les parts des autres héritiers Sorin, puis, cinq ans après, revendent ce 1/3 de moulin à Mathurin II, seul propriétaire désormais en 1856.

Mathurin II et son frère Pierre, lui aussi meunier, achètent en 1861 le moulin de Gilles, chacun pour moitié.

 

    Vers 1880, au Pays de Retz, on équipe les moulins à vent du système d'ailes Berton, innovation technique inventée depuis quelques décennies déjà, et permettant de règler la surface des ailes, sans avoir à les stopper pour modifier la voilure en toile, comme on était contraint de le faire jusqu'ici. Les nouvelles ailes sont formées de lattes de bois que l'on écarte ou que l'on resserre pour augmenter ou diminuer la surface de "voilure". On fabrique des ailes plus longues, ce qui amène à rehausser la maçonnerie du moulin, la "masse" du moulin.

    Cette transformation est faite vers 1887. Le bâtiment rehaussé a maintenant huit ouvertures au lieu de trois anciennement, ce qui augmente notablement l'impôt qui est perçu sur les portes et fenêtres.

 

    Mathurin II est alors âgé de 74 ans, il meurt l'année suivante ; il s'était marié sur le tard à 44 ans, son fils Mathurin III (1859-1929) qui lui succède n'a que 28 ans.

    Au recensement de 1911, Mathurin III est probablement déjà séparé de son épouse, qui apparaît seule, à 43 ans, meunière en titre, avec ses deux enfants, Benjamin qui sera prêtre et Mathurin IV (1895-1953) qui est déjà déclaré comme meunier à 16 ans.

    Quant à Mathurin III, il est déclaré exploitant de machines agricoles, possesseur d'une machine à battre. Ces deux activités n'étaient pas si éloignées qu'on peut le penser, car on pouvait utiliser une machine à vapeur pour entraîner les meules, lorsque le vent manquait durablement.

    Le moulin est déclaré arrêté à la fin de la Grande Guerre, Mathurin III a 59 ans et Mathurin IV 23 ans.

 

La meule dormante

 

    Bon nombre de moulins traditionnels ont cessé de fonctionner à la Grande Guerre, parfois dès 1914 faute de bras, les meuniers ayant été mobilisés ou étant trop âgés pour assurer l'exploitation. Seules les minoteries importantes avaient été classées pour le ravitaillement des armées et des populations civiles, et avaient obtenu des sursis d'incorporation pour leur personnel. À la fin de la guerre, les meuniers, de retour dans leurs foyers, ont compris qu'ils avaient peu de chances de survivre économiquement face à ces usines performantes, maîtresses du marché depuis quatre ans.

 

    Au recensement de 1921, Mathurin III est âgé de 62 ans, déclaré sans profession et domicilié au moulin !

    En 1935, l'abbé Brunellière dans son livre sur La Limouzinière évoque le moulin "maintenant découronné". Non ! il n'est pas vrai que l'occupant allemand aurait démonté les ailes pour punir le propriétaire, Mathurin IV, d'avoir hissé le drapeau français en haut de son moulin. Par contre, il est vrai que le maire avait fait diligence pour faire cesser la provocation.

 

    La "tour dans les vignes" était devenue de longue date le lieu de ralliement des corvidés venus de tous horizons. Ils y avaient entassé des sarments de vigne de bas en haut. Maintenant débarassée de ses hôtes, elle appartient désormais en toute logique aux propriétaires des vignes alentour, la famille Malidain.

                                                                   Jean-Louis GOURVES

Sources

- ADLA  minutiers de notaires / recensements de population / aveux

- Bulletin de la société des Historiens du Pays de Retz. Hors série n°2. 2009.

- Les vins du val de Loire. Suzanne Blanchet 1982.

 



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