Nos moines en 834

 

ABBATIALE et DECOUVERTES

 

            LES PIERRES NOUS PARLENT .

 

      

      Découvrir l’Abbatiale de Saint-Philbert de Grand Lieu édifiée entre 815 et 819 implique de façon naturelle la recherche des hommes qui y ont vécu. Filibert décédé en 685, à l’origine de sa naissance, ne l’aura jamais connue alors que sa présence imprègne pourtant les murs dont se dégage un sentiment admiratif de plénitude et de calme. De beaux piliers cruciformes, une vaste nef, la crypte… Et pourtant, si ces pierres immobiles pouvaient parler !

    Car les réalisations de ces hommes ont été nombreuses : de Jumièges à Tournus, en passant par Montivilliers, Pavilly, St Benoît de Quincay, St Michel en l’Herm, Luçon, Beauvoir sur Mer, Noirmoutier, Machecoul, etc. A chaque fois la construction de leurs abbayes s’accompagnait de multiples chapelles et prieurés alentour.

      Imprégnés d’abord de la règle composée par Filibert, donc animés par l’amour du travail manuel de saint Benoît et l’esprit de liberté de saint Colomban, ces moines étaient alors une communauté d’hommes constructeurs et dynamiques, agissant en véritable ruche qui essaime en permanence. Ils n’étaient donc pas uniquement des contemplatifs mais bien des contemplatifs… actifs !

      Dans notre siècle de l’image que savons-nous de tous ces hommes qui n’ont laissé ni portraits ni photos mais ces abbatiales, ces prieurés, ces chapelles ?

      Leur vie a-t-elle été un long fleuve tranquille ? Les sources sont rares.

Alors faisons halte, dans le respect de leur mémoire, et écoutons les pierres.

 

  ARNULF

 

     En 825 Hilbold (ou Hibold, ou Hilbod) devient Abbé de l’Abbaye de Noirmoutier à la suite du départ d’Arnulf (ou Arnoul) qui avait restauré dans la Communauté une discipline déjà défaillante. On sait de lui qu’il est d’origine aristocratique comme alors la plupart des Abbés mais sa biographie est jusque là peu connue. L’empereur d’Occident depuis 814 est alors le fils de Charlemagne : Louis le Pieux, qui a fait sacrer son fils Pépin 1er Roi d’Aquitaine depuis 817. L’Aquitaine dont dépend Noirmoutier est donc bien sûr l’un des éléments constitutifs de l’Empire Carolingien.

 

L’Empire Carolingien en 829

 

       Arnulf, déjà considéré comme l’un des proches conseillers du roi, cumulait de plus la charge de père Abbé des abbayes de Noirmoutier, de St-Michel en l’Herm , de St-Florent le Vieil et de Luçon ! C’est aussi à Arnulf que l’on doit l’édification de l’abbaye de Déas* (*DEAS : ancien nom de Saint-Philbert de Grand Lieu jusqu’en 1159) entre 815 et 819 qui dépendait alors de Noirmoutier . A l’instar de Filibert, qui avait fait appel à ses moines de Jumièges pour l’édification de l’abbaye d'Her (ou HERIO, ancienne appellation de l'île de Noirmoutier), son poste lui a permis de faire intervenir la main-d’œuvre des quatre abbayes dont il est responsable pour la construction des premiers bâtiments de Déas.

      Sa décision est d'ailleurs probablement liée aux passages de plus en plus fréquents des agressifs voyageurs du Nord autour de Noirmoutier (cf. Emile Boutin). Il est devenu par ailleurs l’adjoint de Benoît d’Aniane dans la mise en place de la réforme monastique à l’intérieur de l’Empire ! (il s’agit d’imposer doucement mais définitivement depuis le Concile d'Aix la Chapelle de 802 et suivants, selon les directives initiales de Charlemagne, l’adoption, par TOUTES les communautés monastiques, de la règle de saint Benoît de Nursie. A l’image de ce que Louis le Pieux, à cette date, lors de son passage en Bretagne pour combattre et vaincre Morvan,"roi" des Bretons, a réalisé lui-même en faisant abandonner la règle de St Colomban aux moines de Landévennec encore très (trop) marqués par l'esprit d'indépendance des moines celtiques, notamment vis-à-vis du pouvoir politique carolingien). Et l’empereur leur a donc demandé d’effectuer la visite de TOUS les monastères (environ 400) de son Empire pour en régler la discipline ! Or Benoît d’Aniane vient de décéder en 821 et la charge de travail a augmenté.

     Beaucoup trop de charges pour un seul homme justifient aisément qu’Arnulf ait démissionné de son poste d’Abbé, peu de temps avant son décès, après avoir formé son successeur Hilbold pendant plusieurs années, ce qui lui a permis de bien l’introduire en cour. L’on ignore si Hilbold a hérité de la gouvernance des quatre communautés mais la seule charge de celle de Noirmoutier suffira largement à occuper les années suivantes !

     La suite révèlera d’ailleurs que Hilbold est, de toute façon, un digne successeur de Filibert, méthodique, multitâche, administrateur et politique. Il doit gérer une communauté d’hommes importante, sa logistique, son présent et son devenir et tenter de conserver toujours un temps d’avance ! En réalité les vicissitudes de l’Histoire vont surtout lui imposer pendant 30 ans une grande réactivité en face d’événements dont l’intensité va aller crescendo !

 

  HILBOLD

 

     La « gouvernance » de l’Abbé Hilbold, indissociable du pouvoir politique puisque leurs intérêts mutuels sont étroitement liés (les communautés monastiques constituant de puissants points d’appui du pouvoir royal à tendance « théocratique »),va en effet se dérouler dans un contexte national et  international d’instabilités (mais a t-il existé une période de stabilité politique sous les Mérovingiens, Carolingiens, Pippinides et autres ?) qui rendent difficiles les décisions à long terme. Noirmoutier dépendant du Poitou est désormais rattaché à la province d’Aquitaine. L’empereur centralise la gestion de l’Empire et contrôle encore les comtés, mais de violentes querelles de successions et de partage de pouvoirs, des serments trahis et des alliances contre nature secouent alors le royaume (En 832 l’Empereur Louis Le Pieux retirera à son fils Pépin 1er la charge du Royaume d’Aquitaine… pour lui redonner en mars 834. Et, encore mieux, en 854, Pépin II, en conflit avec son oncle Charles le Chauve successeur de son père, n’hésitera pas à utiliser contre lui… des mercenaires Normands). Toute cette période sera donc marquée par l’affaiblissement du pouvoir royal et la montée en puissance de l’aristocratie, ce qui donnera naissance ensuite au système féodal. (Le capitulaire de Quierzy rédigé en 877 par Charles le Chauve, malade et très affaibli, est généralement considéré comme référence pour la naissance de la féodalité en attribuant désormais aux Comtes l'hérédité des territoires qu'ils défendent).

     Sa gestion se déroule aussi dans un contexte d’instabilités locales. Les rivages de la côte atlantique sont devenus dangereux. Depuis sa fondation en 677 l’abbaye de Noirmoutier connaît plusieurs menaces et de trop courtes rémissions. Aux pirates bretons du VI° et VII° siècle ont succédé en 752 les Sarrazins (et peut-être des Basques), d’abord venus « en picoreux » mais qui ont ensuite beaucoup détruit, (les moines ont donc déjà appris, dès 730, à murer facilement la crypte protégeant le corps de Philibert). Et depuis 799 les premiers vikings y ont été aperçus. Ils ont déjà occupé Bouin, incendié le prieuré de Beauvoir puis attaqué sévèrement Noirmoutier dès 820.

      Pourtant Louis le Pieux n'est pas resté inactif. Dès 813 il a noué très intelligemment des contacts étroits avec certains dissidents Danois dont un chef Harald Klak qu'il épaule en 815 en lui envoyant une armée de soutien au Jutland, d'abord sans succès, puis en parvenant à le rétablir au pouvoir en 819. Cette aide est accompagnée d'un vaste élan missionnaire en direction des scandinaves de la région, puisque Harald se fait baptiser en 826, mais qui restera sans grand effet, et avec aussi peu de résultat en 829 en Suède. Encore une fois cette attitude est la preuve de l'utilisation de la religion  comme outil de la politique carolingienne.

       Conscient de ces limites l’empereur, pour sécuriser son royaume, va créer le Comté d’Herbauge(s) pour le protéger de ces incursions meurtrières de plus en plus fréquentes. Détachée du Comté de Poitiers et s’étendant de la côte jusqu’à l’Anjou cette création de défense trop vaste aura une durée de vie assez éphémère, mais suffisante pour que déjà l’abbaye de St-Michel en l’Herm ait été fortifiée, ce qui la protégera, elle, jusqu’en 877.

 

  DES TRAVAUX !

 

     Hilbold à Noirmoutier le sait, et donc bien en cour, entreprend dès mai 826 une première démarche devant l’assemblée d’Aquitaine pour signaler ses problèmes de gestion de la vie quotidienne des lieux et de la nécessité de leur défense. Il demande de l’aide car les moines de Filibert ne sont pas des soldats.

     La réponse n’est pas satisfaisante. L’Empereur et l’assemblée tiennent compte de l’insularité du site, et lui octroient aussitôt, le 18 mai, l’insigne avantage juridique et fiscal de la disponibilité de 6 navires sur toutes les voies navigables du royaume, qui pourront circuler définitivement en free-tax pour permettre à la communauté de s’approvisionner et d’échanger librement ! Le cadeau est important car les moines Philibertins ont toujours résidé auprès de sites portuaires (Jumièges, Noirmoutier, Déas, Luçon, St-Michel, etc).

     Mais en réalité Pépin préfère ainsi affranchir les insulaires de toutes taxes plutôt que d’assumer lui-même, cette fois, les frais d’entretien sans doute plus élevés d’une troupe de soldats à demeure.

     Et concernant la sécurité, l’Assemblée ne prend pas toute la mesure du problème. Détentrice désormais depuis Charlemagne d’une petite flotte de vedettes d’intervention rapide basée dans l’estuaire de la Gironde et qu’elle estime suffisante en cas de… pépin, elle encourage d’abord Hilbold à fortifier l’abbaye de Noirmoutier en bâtissant de grandes murailles entourées de douves.

     Le gouvernement d’Aquitaine et donc l’Empereur prenant financièrement en charge ces travaux imposent qu’ils soient effectués par les hommes libres de l’île et les serfs et moines de l’abbaye qui devront assurer eux-mêmes la garde des lieux. Il faut donc imaginer pendant de longs mois la multitude de transports et charrois de pierres provenant de la carrière de l’ile pour édifier les murailles ! Ce n’est que par la charte du 3 août 830 (probablement après achèvement des travaux) que Louis le Pieux et Pépin déclarent alors assumer la responsabilité de la sécurité de l’île. Et c’est probablement aussi à compter de cette date que des troupes régulières sous le commandement de Renaud, Comte d’Herbauge, y tiennent parfois garnison.

     Mesure nécessaire mais insuffisante malgré tout car les Scandinaves reviennent chaque année, comme des frelons, gêner la ruche. Hilbold, ses moines et leur serfs ont décidé désormais de quitter les lieux dès le printemps, laissant la place disponible aux touristes Danois, et prenant leurs quartiers d’été à Déas pour revenir à Noirmoutier en fin d’automne, sans doute pour nettoyer les plages des canettes de bière vides qui les encombrent et reprendre enfin une vie normale.

 

  BIENVENUE AUX NOUVEAUX PHILIBERTINS !

 

     Mais durant l’été 834 les scandinaves exagèrent. Hilbold replié désormais comme chaque année à Déas avec sa communauté et de nombreux habitants de l’ile, serfs et colons, qui l’accompagnent, apprend un nouveau raid catastrophique des Danois sur Noirmoutier le 20 août, jour de la Saint Filibert ! Hilbold décide donc de rester désormais définitivement à Déas dont on sait que depuis 819 le site est alors constitué de trois vastes corps de bâtiments ceinturés de murailles et d’eau. Seuls quelques moines vont demeurer encore dans l’île (et y resteront encore très longtemps, plus ou moins cachés, dans l’espoir de voir revenir un jour la communauté en reprendre possession). Les «civils» (colons et serfs) formeront dès lors la souche importante des premiers habitants de la paroisse de Déas jusqu’alors très peu peuplée et l’empereur accordera d’ailleurs des privilèges à tous les hommes libres qui viendront s’y établir. Les Philibertins actuels sont donc majoritairement issus de Vendéens !!!

 

LE GRAND DEMENAGEMENT

 

     Hilbold retourne alors en 835 devant l’Assemblée d’Aquitaine et relance le débat. Il se montre plus ferme et expose que l’édification des défenses à Noirmoutier s’est révélée insuffisante pour décourager l’appétit des Danois, que les « vedettes d’intervention rapide » d’Aquitaine déjà évoquées seraient de toutes façons trop lentes à intervenir face aux embarcations nordiques beaucoup plus rapides et maniables par tous temps et qu’en conséquence il informe l’Assemblée que sa communauté a définitivement quitté les lieux depuis 834.Il sollicite désormais l’autorisation de transférer les reliques de Filibert à Déas. L’assemblée acquiesce et l’autorisation lui est bien sûr accordée.

 

 

     D’ailleurs les faits lui donnent raison : en août 835 (encore une fois le 20 août !), même si les assaillants nordiques arrivés « en 9 grands vaisseaux » y perdent 484 hommes (contre 1 seule victime du côté « français » !) et abandonnent sur place de nombreux chevaux, ils détruisent aussi une bonne partie des fortifications et des murs de l’abbaye. Ils reviennent d’ailleurs en vainqueurs dès septembre en l’absence alors de Renaud qui, croyant les avoir enfin vaincus, ne les attendait plus et était parti guerroyer ailleurs. Noirmoutier devient dès lors pour de nombreuses années une base de départ des Vikings pour rayonner sur la Loire et ses rives et un dépôt pour stocker rapines et esclaves.

     Désormais basé depuis deux ans à Déas, Hilbold a le choix en 836 des solutions  de rapatriement des restes du saint patron : par voie maritime et fluviale (la plus simple : de Noirmoutier à Déas par la baie de Machecoul, le Falleron, le Tenu et le lac de Grand Lieu) ou par voie maritime et terrestre moins risquée mais plus longue et plus pénible. Et l’on sent que Hilbold veut procéder au transfert en grande pompe et marquer les esprits pour attirer désormais les pélerins à Deas.

     Il sait pouvoir compter sur ses hommes car, bien que résidant sur une île, la communauté des moines a toujours été mobile. Elle sait se déplacer facilement par la mer et la communication du réseau des fleuves et rivières du Pays de Retz. Dès leur arrivée en 676, les moines de Filibert ont d’ailleurs échangé régulièrement avec leurs collègues des côtes bretonnes, anglaises, écossaises et irlandaises. Y effectuant souvent, grâce à leur sel, du troc contre des chausses en cuir et des vêtements de laine. Comme le dit Emile Boutin : « Il leur est alors plus facile d’aller à Glasgow en barque qu’à Tours à cheval ». Mais Hilbold connaît également l’implantation des Nordmen et leur rapidité d’intervention. Et une traversée allant de Noirmoutier au golfe de Machecoul permettrait un repérage facile de la manœuvre, de l’ile ou de la côte, et l’interception très rapide de l’embarcation.

     Le 7 juin 836, Hilbold choisit donc la deuxième solution, monte avec un groupe de moines son « opération commando » et retourne à Noirmoutier exhumer de la crypte le très lourd sarcophage de Filibert. Quinze jours auparavant tout a été déménagé à Déas, les meubles, les archives et les outils. Le choix de la date du « débarquement » est cependant surprenant car très risqué. Juin se situe en effet depuis plusieurs années en pleine période traditionnelle de séjour des Danois dans l’île. Un tel choix signifie qu’Hilbold est certainement pressé d’en finir dans un contexte politique une nouvelle fois très incertain et très mouvementé (Louis Le Pieux a été déposé en 833 et rétabli en 835 et Pépin n’hésite pas à dérober des biens d’église). Cela prouve également que Hilbold entretient entre Déas et Noirmoutier un réseau de surveillance actif et efficace qui le tient parfaitement au courant du mouvement des dangereux touristes nordiques et de leur intensité d’occupation de la zone de l’estuaire.

     Le retour du commando des moines à Beauvoir sur Mer est très rapide mais il y fait une petite pause de trois jours près des murs de son monastère. Pause nostalgique comme le rappellera plus tard Ermentaire : «Nous ne reviendrons plus jamais dans l'île d'Herio. Elle fut notre paradis sur cette terre. »

 

La translation : vitrail de l’église Saint Philibert

de Beauvoir S/mer

 

 

  LA SURPRISE

 

     La renommée des miracles de Philibert est déjà importante mais la foule présente dès le débarquement du sarcophage est très certainement une grande surprise pour les moines. Ils se sont habitués à vivre libres de leurs mouvements à Noirmoutier, au milieu d’une faible population locale et des pèlerins réguliers mais en nombre limité car l’accès de l’ile n’est pas aisé pour le commun des mortels et est probablement assuré et régulé depuis le continent grâce à la navette des barques de la communauté (A l’époque d’Hilbold l’utilisation du Gois, non remblayé ni stabilisé comme voie d’accès, est très aléatoire et certainement très rare. Cette étonnante chaussée inondable que l’on connaît actuellement ne sera en effet considérée praticable qu’à compter du début du XVIII°).

     De plus si Hilbold, homme habituellement très méthodique, avait anticipé ce phénomène populaire, il aurait déjà mis en œuvre depuis deux ans les travaux d’agrandissement de Déas !

     Car à Beauvoir, sur le continent, ils sont attendus. Leur va-et-vient depuis quelques semaines a éveillé l’attention dans la région. Et, attirée par le renom des reliques et le récit des miracles qui y sont déjà attachés, c’est une foule de pèlerins qui se précipite. Nous avons des difficultés aujourd’hui à imaginer l’importance de la présence du « sacré », du merveilleux et de ces miracles dans la vie quotidienne de la société de l’époque.

     Hilbold en réalise immédiatement, lui, les conséquences : l’abbatiale St Pierre et St Paul de Déas sera trop petite et va nécessiter des aménagements rapides. Peut-être Hilbold n’avait-il d’ailleurs pas réellement l’intention de s’arrêter définitivement à Déas encore beaucoup trop proche des méchants scandinaves. Il ne peut ignorer que l’année précédente, pour la première fois, les Vikings ont lancé des attaques en profondeur en remontant le cours de la Sèvre Niortaise voisine. Mais il va cependant s’investir totalement, bon gré mal gré, dans l’essor de la communauté et de ses activités.

     Et que sait-on alors de l’importance de la communauté ? Elle comptait 70 moines venus de Jumièges lors de son arrivée. Ils sont probablement entre 30 et 40 à porter le lourd sarcophage pendant quatre jours et au moins autant qui les relaient. Nul document ne mentionne le total des effectifs des moines de Noirmoutier à leur départ de l’île. Certains historiens estiment, mais sans aucunes preuves, leur nombre entre 500 et 800, (à rapprocher des 900 moines de Jumièges et de leurs 1500 membres du personnel !). Mais il semble impossible que Noirmoutier, (à plus forte raison Déas) dès 834, ait jamais pu en accueillir de façon pérenne un aussi grand nombre. L’ensemble de la communauté a sans doute été rarement réuni et évolue plus probablement en petits groupes, toujours en relation mais dispersés. A l’image de ce que réalisera plus tard, dans la région, la communauté des moines de l’Abbaye de Buzay en essaimant dès que leur nombre dépassera 60.

 

     Hilbold avait donc certainement, au préalable, réparti ses moines entre plusieurs centres monastiques philibertins, notamment vers la Saintonge, à St Michel en l’Herm, Luçon et St Benoît de Quincay, mais aussi peut-être à Jumièges le long de la Seine, dans différents édifices et prieurés nécessitant toujours la présence de ces hommes actifs.

     Il est probable aussi que certains soient alors envoyés pour aller avertir en hâte leurs frères, probablement descendus en bas du Poitou, que l’on a finalement besoin d’eux pour un nouveau chantier d’agrandissement initialement non prévu à Déas.

     Le trajet « triomphal » de la translation, lors des trois jours suivants, est à peu près connu grâce à Ermentaire. Car les traductions littérales peuvent s’entendre de façons diverses. Il apparaît possible que la « procession » soit passée par Varnes (la Garnache) mais aussi par les varennes (de varinnae : prairies de friches humides) et les zones de marais (palus) de Bois de Céné, eux aussi secs en été, il est vrai proches de Paulx ensuite, privilégiant ainsi, et c’est logique, un passage en terrains plats, plus évidents pour transporter un poids de près de deux tonnes à dos d’hommes. Mais il est certain que ce chemin leur est déjà bien connu et que chaque soir un campement de tentes les attend.

     Arrivés le 13 juin à Déas, les moines déposent le sarcophage de leur saint au centre de la nef de l’abbatiale puis, après les cérémonies d’usage, près de l’entrée sud et le brancard de transport en face, côté nord. Il devient alors nécessaire de réguler le flot des pèlerins. Parmi lesquels de nombreuses femmes qu’Hilbold autorise à accéder dans l’édifice pour une durée réduite à un an et matérialise ensuite leur limite d’accès devant l’abbatiale par une croix. (nul ne doute que, plus de mille ans plus tard, l’accès totalement libre dans cette église pour les marchandes de volailles fut considérée par elles comme une grande victoire du féminisme !).

 

ENCORE DES TRAVAUX !

 

     Hilbold doit encore agir rapidement et innover pour maintenir l’essor du pèlerinage.

     Il décide de faire abattre toute l’extrémité Est de l’abbatiale, constituée alors « de trois nefs aboutissant au transept en forme de croix », et la reconstruire plus vaste, et avec 3 absides, sans doute destinées à l’exposition des autres reliques, dont celle située au centre, et dédiée à Ste Anne, va aspecter le sarcophage puis une crypte fermée au-dessus de laquelle est installé l’autel. L’ensemble sera probablement orné de nombreuses fresques. Le tout nécessite de très nombreux mois de travail. Période pendant laquelle il faut cependant maintenir l’utilisation normale du lieu de culte et la vie quotidienne de ses moines tout en assurant l’accueil et les soins des pèlerins et la présentation de toutes les reliques !                                                                                  

                                

Clé de l'Abbatiale découverte lors des fouilles archéologiques de 1896

 

     L’idée du déambulatoire pour permettre la circulation des fidèles autour de la sépulture de Philibert est aussi une première en Europe dont de nombreux sites vont ensuite s’inspirer. Elle provient évidemment de l’observation du mouvement naturel circulaire, mais rendu nécessaire, de la foule autour de la vénération. Les pèlerins ne touchent d’ailleurs pas directement le sarcophage. S’il y a contact il se fait par des rubans attachés à l’extrémité de leur bâton,ce qui évite entre autres une usure rapide de la pierre. Ces bandelettes sont ensuite précieusement conservées. Il s’agit en effet de la première crypte de pèlerinage de l’Histoire. Ce type de déambulatoire sera d’ailleurs repris par ces moines à St Philbert de Tournus et est devenu une référence pour le passage du style carolingien au style roman. Parallèlement d’importants travaux d’agrandissement des locaux d’accueil (dortoir, réfectoire, hôpital) ont dû s’avérer obligatoires. C’est le début du grand pèlerinage. Un énorme investissement de temps et de travail pour une période d’activité qui durera près de 20 ans !

     Hilbold donne alors mission au moine Ermentaire (arrivé entre 830 et 834 et qui deviendra plus tard Abbé de la communauté de 859 jusqu’à sa mort en 865) de rédiger tout le récit de cette translation et des miracles qui l’ont accompagnée. Pour mémoire mais aussi et d’abord dans l’optique de diffuser auprès du pouvoir et ailleurs une communication sur l’intérêt de la création des pèlerinages à Déas. Objectif atteint dès 839 où l’empereur, en grande assemblée à Chalon-sur-Saône lui attribue alors la jouissance du site de Scobrit (Saint Viaud près de Paimboeuf et de la Loire, donc juste en face de la Bretagne et tout proche de leur prieuré de Vue, donc du Tenu. Le texte de la donation y évoque d'ailleurs la présence de "salinis" que certains ont pensé être alors de véritables salines) qui n’offre a priori aucun intérêt particulier. Sauf dans une logique d’accessibilité au site qui permet d’utiliser encore une fois les moines comme interface entre les deux « royaumes ». Hilbold en fera en effet une tête de pont en y développant le culte de Ste Anne (encore entretenu de nos jours à Vue) pour attirer et canaliser par barques les nombreux pèlerins venant de Bretagne où son culte est pratiqué depuis longtemps et qui, en retour, développeront ensuite dans leurs paroisses le culte de Saint Philibert. En leur évitant ainsi le long détour habituel par Ratiate (Rezé).

 

  JAMAIS TRANQUILLE !

 

     Mais Hilbold n’est certainement jamais en repos. Les ressources de la communauté ont évidemment très fortement et brutalement diminué. Aucun document ne mentionne comment il aurait pu continuer à gérer pendant toute cette période, avec de telles difficultés nouvelles, l’exploitation du sel à Noirmoutier et en baie de Bourgneuf qui fournissait à ses moines une source de revenus phénoménale. Très probablement, les Vikings étant aussi et d’abord, mais sans scrupules, des commerçants actifs et avisés, en ont-il repris eux-mêmes immédiatement à leur compte la gestion, notamment en été avec leurs prisonniers devenus esclaves.

     Et il doit s’inquiéter continuellement en suivant attentivement les déplacements des Danois et le progrès de leurs premières incursions sur le continent. La belle et grande Abbaye de Jumièges en aval de Rouen est brûlée par eux en 841 obligeant ses moines à fuir pour 10 ans. Il connaît aussi obligatoirement leur implantation dans l’estuaire tout proche et sent donc la nasse se refermer, car Hilbold est avant tout fidèle au pouvoir royal.

 - or au Sud, en Aquitaine, Pépin II s’est révolté contre le roi et Hilbold ne souhaite donc pas s’en approcher.

- et au nord de la Loire les turbulents Bretons cherchent à récupérer leur territoire des Marches. Hilbold ne souhaite certainement pas non plus dépendre de leur « suzeraineté ». D’autant plus qu’ils se sont alliés au chef danois Hasting et éliminent l’excellent protecteur Renaud Comte d’Herbauge lors d’un combat à Blain le 24 mai 843, laissant le champ libre aux Vikings pour se ruer sur Nantes (qu'ils dénommeront Namsborg) un mois plus tard, le 24 juin, pour la dévaster totalement. Après avoir remonté la Loire avec leurs 67 navires venus des fjords d'Oslo, ils sont repartis en détruisant au passage le monastère d’Indre fondé par Saint Ermeland.

 

     De la Loire, par l’Acheneau et le Lac, l’accès à Déas est très simple et imparable et le risque est donc imminent. Les moines voisins et amis de Vertou qui édifiaient leur nouvelle abbaye l’ont bien compris et viennent de fuir, dans leurs 6 grandes barques, d’abord par la Sèvre, vers St-Jouin de Marnes (à quelques minutes seulement de Messais, le futur séjour des moines philibertins en 862). Il est très probable que Hilbold ait relancé le pouvoir pour faire part de ses grandes inquiétudes. Mais les réponses tardent à venir car Louis le Pieux, dont il était lui aussi un proche conseiller, est décédé en 840 et Charles le Chauve a pris sa suite. C’est l’époque d’un léger délitement de l’Empire. De nouveaux conflits de succession éclatent.

 

Traité de Verdun en 843

 

     Le traité de Verdun de 843 va stabiliser la situation mais signe en réalité le début de la fin de l’empire carolingien en validant son morcellement. L'Empire unique constitué par Charlemagne va se scinder en zones d’influences romanes et germaniques mais conservant cependant la même religion comme dénominateur commun. L’époque révèle aussi la montée en puissance de l’aristocratie.

     Il semble que la communication directe entre Hilbold et le pouvoir se soit alors légèrement distendue car les politiques, au même moment, ont donc des préoccupations immédiates très diverses et jouent plusieurs parties en même temps (Charles le Chauve tout en poursuivant la gestion de son royaume pour le maintenir doit à la fois soumettre certains de ses vassaux, combattre et négocier avec Louis le Germanique, affronter à la fois les Bretons et les Normands, et son neveu Pépin en pleine révolte en Aquitaine !). Il règne donc un peu partout une légère anarchie. Cependant le roi Charles, très religieux, (en rupture avec les traditions mérovingiennes il a adopté très tôt une très courte chevelure et la tonsure des moines, d’où son surnom) reste toujours attentif aux évolutions de la communauté philibertine puisqu’il continuera à lui attribuer au fil du temps des donations successives dans la logique d’un parcours destiné, sur son échiquier politique, initialement à la conserver près de la Bretagne, à l’Ouest, et désormais à en déplacer le poids de son influence politico-spirituelle très importante vers l’Est de son royaume, en Bourgogne où il a de grands projets, plutôt que vers l’Aquitaine. (D’autant plus, coïncidence, qu’Ansoald dans sa donation initiale de 677 avait déjà octroyé à Filibert une « villa » et ses annexes à Venière, en Saône et Loire, à cinq minutes de Tournus).

     Charles a donc déjà bien conscience des évolutions ultérieures possibles de l'Empire. Il poursuit ainsi la vision géo-politico-stratégique de ses prédécesseurs.

- Le premier objectif, en imposant aux moines l'adoption de la règle de Saint Benoît, avait été d'abord de recadrer et d'unifier les "troupes" en leur faisant abandonner une attitude un peu trop indépendante vis-à-vis des pouvoirs politiques, héritée de l'influence celtique de Saint Colomban.

- Le second objectif étant celui d'un entrisme culturel à but politique évident et astucieux en direction des états limitrophes, positionnant TOUJOURS la communauté monastique philibertine en première ligne d'une zone d'influence aux limites du royaume (entamée depuis Jumièges situé au nord de la Petite Bretagne et proche de la Grande, puis ensuite à Noirmoutier au sud, et enfin à Tournus).

      Car le choix de Tournus n'est pas anodin ! Le site se trouvera en 880, à la suite des successions et partages prévisibles, au centre même des cinq nouvelles parties de cet Empire ! Dans cette logique de stratégie la communauté philibertine reste donc alors TOUJOURS le navire amiral de cette zone d'influence royale que le roi ou l'empereur déplace véritablement comme un porte-avions.

 

 

  DE JUSTESSE

 

     Dans ce continuel jeu d’échecs d’influences que mènent de concert les moines et le pouvoir, Hilbold reçoit enfin, le 27 décembre 845, le don d’un petit monastère à Cunault sur les bords de la Loire, très proche de Saumur, de la part du Comte Vivien (abbé laïc de St Martin de Tours qui lui-même vient de le recevoir de Charles le Chauve à qui il a offert sa célèbre première bible enluminée). Hilbold souffle un peu car il y avait grande urgence à partir mais il souhaite certainement, en accord avec le pouvoir royal, que cette halte ne soit que provisoire, une étape, dans l’attente d’une installation définitive dans un site plus stratégique. Il estime qu’il n’y a donc pas lieu dans ce cas d’emmener immédiatement les reliques de Filibert. Trois de ses moines vont officiellement prendre possession du monastère de Cunault dès le 6 janvier 846. Et la communauté suit.

 

A Tours, les moines offrent la Bible du Comte Vivien à Charles

 

      Car il était temps ! Le secteur devenait invivable ! La même année les Vikings incendient l’abbaye de Luçon et celle de Noirmoutier et l’année suivante en 847 celle de Déas. Mais Hilbold avait déjà négocié avec Charles le Chauve qui lui octroie, dès 847, plusieurs donations aux environs de Doué et Saugé pour subvenir aux besoins de la « congregatio » de Cunault (preuve que la troupe des moines est encore importante) et ensuite un futur point de chute à Messais dès 854. Car en 853 les Vikings sont venus à nouveau saccager Luçon et se sont installé à Nantes, dans l'Ile de Biesse, actuelle Ile de Nantes, où ils resteront 80 ans en y édifiant d'ailleurs, déjà, des chantiers navals ! De plus ils ont établi un autre camp de base sur la Loire, finalement pas très loin de Saumur, devant St-Florent le Vieil dont ils détruisent bien sûr le monastère, .

     Hilbold décède à Cunault vers 854. Repos bien mérité car il aura vécu 30 ans de stress et de tensions très lourdes dans un univers carolingien qui se délite de plus en plus. En 851, par le traité d’Angers, Charles le Chauve a en effet cédé les Marches et la partie nord du Comté d’Herbauge (donc le Pays de Retz) aux Bretons qui assurent désormais la protection du secteur.

 

 

     Axène étant devenu le nouveau chef de la communauté est-ce la fin du grand pèlerinage de Saint Filibert à Déas ?

     Il reprend encore avec quelques moines, après le passage des Danois et les reconstructions nécessaires, au moins de façon provisoire, sinon Hilbold serait allé beaucoup plus tôt reprendre les reliques du saint patron.

 

     Le provisoire va donc durer car les moines philibertins ne viennent récupérer les restes de Filibert qu’en 858 et demeurent à Cunault jusqu’en 862 alors que les Danois se sont déjà répandus tout le long de la Loire. Et la crypte de Déas restera enterrée pour mille ans ! Leur pérégrination n’est pas terminée…Elle sera longue et pénible, traversant une époque où le royaume va connaître en effet 11 années d'extrême famine, de 855 à 876.

 

TOURNUS : TERMINUS ?… NON, TOUJOURS PLUS !

 

     Le 1er mai 862, donc 26 ans après la première translation, le moine Ermentaire devenu Abbé de la communauté à la fin de 859, procède alors à un nouveau transfert des restes de Philibert en une longue marche solennelle de trois jours pour parvenir à Messais en Poitou. Ce ne sera qu'une étape ! A Ermentaire décédé en 865 succède alors Bernon à la tête du convoi. Avec des arrêts (ponctués encore à chaque fois de nouvelles constructions !!), en 869 à Goudet en Haute-Loire et en 871 à St Pourçain-sur-Sioule dans l’Allier, la caravane itinérante des moines parvient à s’établir, définitivement pense-t-elle, à Tournus en 875, date à laquelle Charles le Chauve leur en fait donation. C’est là que Geilon, alors leur généreux Abbé depuis 869, désormais à la tête d’un réseau conséquent de prieurés, dépose enfin, au bout de 29 ans d’errance, avec leurs valises, la quantité considérable de reliques qui ont fait leur renommée.

     Car outre les restes de saint Philibert, ils disposent depuis très longtemps des reliques de nombreux saints, dont l’inventaire est connu, avec certaines « récupérées » lors de leurs étapes et qui constituent leur trésor : Vital (donc Viaud à Scobrit), Arnulf bien sûr, Basile (du Poitou), Benoît (de Quincay), Samson (du Poitou), Pourçain (en Auvergne), Veterin ( à Cunault), etc, etc, etc… ! Et Geilon en obtiendra ultérieurement encore davantage (au total la collection compte les restes de 23 personnes !)

     Sans oublier des objets sacrés offerts vers 670 à Philibert par le fils d’un riche levantin devenu moine, un dénommé Lucius (peut-être légendaire), et certifiés bien sûr véritables, à savoir : des vêtements du Christ et le la Vierge, un lien fixant le Crucifié, l’une des jarres des noces de Cana…

     D’abord en concurrence avec les moines de St Valérien installés à Tournus avant eux, les moines Philibertins commencent à édifier leurs bâtiments. Leur abbatiale appliquera d'ailleurs plus tard l'idée déjà exprimée dans celle de Déas d'un vaste déambulatoire avec des chapelles rayonnantes et reprise ensuite dans l'architecture romane.

 

     De petits groupes de moines quitteront Tournus plus tard pour retourner s’installer à Noirmoutier, Déas, Beauvoir, Cunault, St Pourçain, devenus alors des prieurés, et occuper les lieux pendant des siècles notamment pour en gérer les revenus mais surtout pour continuer à assurer leur mission de rayonnement spirituel.

 

     Mais le sort s’acharne contre eux ! En 936 les méchants Hongrois dévastent la Bourgogne et saccagent les nouveaux édifices. Ajoutée à quelques querelles internes cette situation oblige nos moines à partir, une fois encore, se réfugier ailleurs, à nouveau à Saint Pourçain sur Sioule jusqu’en 949 !

     Le temps de reconstruire à Tournus, encore, ce qu’un énorme incendie viendra, encore, détruire en 1007 !!

     Après de nouveaux travaux l’abbaye redevient ensuite extrêmement florissante, au point d’obtenir le droit de battre monnaie jusqu’en 1316 !

Mais… plusieurs reliques ainsi que des archives seront détruites en 1562 par les Huguenots. Avant une nouvelle reconstruction…

 

 

     Heureusement le magnifique « flabellum » (éventail sur manche d’ivoire) offert à la communauté vers 860, dédié à Filibert, échappera à tous ces drames. Il est désormais exposé au musée national de Florence. Amusant symbole que cet objet si fragile destiné à jouer avec le vent mais qui, lui, a résisté au temps !

 

    Alors, ces pierres que les moines ont si souvent manipulées, toujours aussi calmes et silencieuses…?

 

   Alain JUNO   2016

 

 

 

 

 



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