L'architecture clissonnaise à Saint Philbert de Grand Lieu

 L'ARCHITECTURE CLISSONNAISE à SAINT-PHILBERT de GRAND LIEU : UN TEMOIGNAGE DE PIERRE EXCEPTIONNEL DE LA REVOLUTION AGRICOLE DU XIX ème SIECLE !

 

 

                  

         La Toscane ? Non, le Val de Morière à Touvois

 

       Beaucoup d’entre nous traversent chaque jour dans tout le sud-loire, souvent sans le voir ou le savoir, un environnement rural marqué par l’architecture dite clissonnaise ou de style clissonnais. Parfois resté « dans son jus », parfois remis en valeur avec bonheur, souvent modifié, voire massacré par des interventions malheureuses, des matériaux inadaptés. A nous d’ouvrir les yeux et de comprendre au-delà des apparences la signification de cette «nouvelle architecture » datant du XIXe siècle, plus exactement depuis 1830 jusqu’au tout début du XXe. Car l'essor de cette architecture est indissociable de la véritable révolution agricole et industrielle entreprises à la même époque et injustement oubliées.

      Tentons de nous replonger dans ce qui fut un siècle d’hommes intelligents et entreprenants.

 

                 L’ETAT DES LIEUX AU DEBUT DU XIX ème siècle

 

      Après le passage des colonnes infernales de Turreau en 1793 et 1794, le paysage des Pays de Retz est désolant. En 1800, malgré la paix revenue grâce à Napoléon, tous les voyants sont au rouge !

     Des villages entiers ont été dévastés, manoirs et châteaux, comme à Saint Philbert de Grand Lieu, ont été incendiés et le paysage en garde encore les ruines depuis vingt ans (et encore très longtemps après). Une grande partie des vignes a été saccagée, et beaucoup de terres sont en friches. Les paysans, très peu indemnisés, et de façon aléatoire malgré des inventaires précis, de leur pertes d'habitat et de bétail liées aux évènements récents, sont totalement démotivés mais enfin rassurés par la paix générale, malgré les deux épisodes très brefs en 1815 et 1816 de "la petite chouannerie" puis de la "Terreur blanche". Charles X va, de plus, débloquer le "milliard des émigrés" au profit des propriétaires spoliés par la Révolution, ajoutant jalousies et rancoeurs dans les esprits ruraux.

 

     L’habitation des paysans est souvent  insalubre. Les paysans exploitent, le plus souvent en location, des petites borderies où ils résident dans des constructions édifiées avec la pierre et des matériaux locaux, sous des couvertures généralement en tuiles (mais parfois encore en chaume), qui constituent alors l'architecture vernaculaire locale. Les études réalisées dès 1803 par Jean-Baptiste HUET dans sa présentation des statistiques économiques de la Loire-Inférieure, nous donnent un descriptif du logement paysan habituel dans la région :

     - "une unique pièce de vie pour toute la famille, comprenant les lits, une cheminée et sa marmite, la table, un banc, un coffre, une ou deux armoires, et pour les plus aisés un buffet, pas de fenêtre, une porte au nord et une porte au sud, un cellier, un "toit à porcs", une écurie pour les moutons, un hangar, un four, et un grenier à l'étage ..."

 

 

            

 La Boutinardière en Saint Philbert de Grand Lieu :

- l'escalier extérieur, caractéristique des Päys de Retz.

- la porte de cave:l'ouverture en est cintrée pour permettre d'y passer les barriques.

 

             

 

Habitation et pressoir près du manoir de l'Hommelais à Saint Philbert de Grand Lieu.

XVIIème siècle.Luxe : Les pièces de vie possédent des ouvertures !

                    

 La Martinière à Paulx. Le bâti est directement édifié sur un socle constitué d'un rocher arrasé.

 

     De plus les exploitations sont sans gestion, trop peu rentables, sans innovation dans les cultures, et l’élevage bovin est très secondaire. L'outillage, entièrement manuel, qui n'a pas évolué depuis des siècles comprend des fourches, des bêches et pelles, des faux, et une araire pour le peu de labourage à effectuer. En réalité rien n’y a vraiment changé depuis le Moyen Âge et la routine y est la culture la plus répandue....

 

     Contrairement à celui du Nord du département où l'exploitation de gisements de minerais nécessite la possession de vastes ensembles domaniaux (de terres, et de bois pour les forges) qui ont perduré, le parcellaire des Pays de Retz est très morcelé. Ce phénomène est lié à son Histoire. De mutiples propriétaires s'y sont succédé et leurs domaines ont généralement été démantelès :

- les ordres religieux, originaires de toute la France, notamment les moines très bien implantés, y possédaient de vastes territoires qui se sont résorbés au fil du temps .

- la famille de GONDI, des barons puis Ducs de RETZ, s'est retrouvée sans descendants au début du XVII ème siècle et ses terres ont été vendues à divers acquéreurs dont certains étrangers à la région.

- la Révolution a permis la mise en vente des biens (terres et maisons) appartenant aux émigrés au profit de multiples acquéreurs.

- subsistent encore de beaux domaines dont ceux de la famille de JUIGNE, encore propriétaire entre autres du Lac de Grandlieu, et qui n'a de cesse de récupérer depuis longtemps ces 3000 ha pour les faire cultiver (17 dossiers d'assèchement déposés entre 1712 et 1900 et encore en 1950 lorsque GUERLAIN, le parfumeur, en rachète la quasi-totalité) !

 

     Il s'agit alors essentiellement, dans ces borderies de 6 à 8 hectares, d'une économie autarcique, liée à une polyculture ancestrale, laissant juste au paysan de quoi règler son fermage au propriétaire pour vivoter le reste de  l'année avec sa famille regroupant un couple et ses ascendants et plusieurs enfants.

 

      Il n'existe d'ailleurs aucun besoin d'élevage, et peu de cultures :

- bovins : rares. Elever un troupeau de vaches laitières apparaît inutile alors qu'aucune structure locale de laiterie n'existe encore et que la transformation de la production en fromage est ici inconnue. Seules les fermes situées en bordure immédiate de Nantes connaissent alors de véritables débouchés. Deux ou trois petites vaches à très faibles lactations (8 litres par bête et par jour) suffisent à la consommation familiale de lait et à la production d'un beurre (bio) qui, en cas de mévente sur le marché local, ne se conserve pas sans une énorme quantité de sel. Dans ces conditions la qualité du beurre en France est généralement tellement déplorable qu'elle amènera,à l'instigation de  Napoléon III, à l'invention de la margarine en 1869. De plus les vaches sont également utilisées comme animaux de traction à l'instar des boeufs, plus coûteux. L'insuffisance de fumier qui résulte du petit nombre de bovins empêche donc toute optimisation des cultures. Enfin leur viande, très peu consommée en campagne, ne concerne qu'un petit marché local.

- porc: chaque ferme en élève un,(deux seraient trop coûteux), dont la chair stockée dans le sel, dans des grands "charniers" en grès, après son abattage pendant l'hiver, agrémente ensuite les soupes et potées de légumes quotidiennes tout au long de l'année.

- volailles : fréquentes dans les fermes. Leur entretien nécessite peu de soins. Leur vente au marché local procure un revenu financier d'appoint mais, comme le beurre et les oeufs, absolument vital pour la famille. La consommation du poulet rôti est donc réservée aux bourgeois de la ville.

- moutons : nombreux car peu exigeants en pâtures et peu coûteux, ils produisent en revanche de la laine très utilisée pour les besoins familiaux.

- chevaux. Peu nombreux. Un cheval monopolisant à lui seul un hectare de bonne prairie, son utilisation est encore rare sur des exploitations aussi petites. Même les éleveurs bretons, dont les chevaux robustes étaient jadis très réputés et recherchés, en ont réduit l'élevage, d'autant plus que, pendant 20 ans, leurs meilleurs produits étaient systématiquement "réquisitionnés", parfois sans frais, pour les besoins des armées napoléonniennes. En 1835 il n'y a plus AUCUN cheval pur-sang, de selle ou de trait, en Loire-Inférieure ! L'élevage et l'utilisation du cheval pour labourer vont considérablement se développer à la toute fin du siècle en raison des nouvelles cultures, notamment celles des nouvelles vignes greffées, désormais bien plantées en ligne. 

- céréales. Hormis la production de blé pour la farine nécessaire à l'élaboration du pain qui est l'aliment de base, il n'existe aucune raison de diversifier leur culture.

- vignes : c'est la seule production que l'on retrouve, de façon inégale, présente dans toutes les communes. Le très ancien usage du bail à complant, annulé par la Révolution mais remis en vigueur par Napoléon a permis le maintien de sa culture. Sa qualité  en est, elle aussi, déplorable, avec des vignes non greffées aux rendements irréguliers, mais le vin à faible degré qui en résulte est la boisson locale de base et le surplus est acheté par les négociants Hollandais implantés depuis très longtemps à Nantes. D'ailleurs la plus grosse partie de la récolte est transformée en eau-de-vie, à leur demande, sur place, dans les nombreuses "chaufferies",

     Enfin le domaine de l'agriculture est rattachée au Ministère de l'Intérieur ...

 

   Le calme revenu il faut donc tout reconstruire, réorganiser et faire mieux mais comment ?

  L'intérêt pour les questions d'agriculture, relié par les idées de JJ. Rousseau, s'était déjà manifesté en France tout au long du XVIII ème siècle.(L'ouvrage de Louis Liger : "La Nouvelle maison rustique ou Economie générale des biens de campagne" avait d'ailleurs été réédité à 11 reprises !). Mais hormis quelques timides essais d’études et de réalisations concrètes avec des visions plutôt artistiques de fermes-modèles (cf. le hameau de la Reine au Petit Trianon), il n’avait pas existé d’interrogations, encore moins de volonté pérenne d’organisation et de gestion particulière du monde rural. Les premières commençaient à poindre en France vers 1780 mais l'épisode de la Révolution en avait suspendu le processus, mettant le pays très en retard de 50 ans, à la même période, en comparaison avec l'Angleterre et les Etats Allemands où la révolution agricole, avec le concours de leurs agronomes, était déjà bien lancée avec des hausses de productivité étonnantes.