LA GUERRE 1914-1918

 

                   REGARDS DE POILU :

         1914-1918 à SAINT PHILBERT

 

  LE CONTEXTE DE LA MOBILISATION EN 1914

            à Saint-Philbert de Grand Lieu

 

 

 

          En 1914, Saint Philbert de Grand Lieu est une commune essentiellement rurale dont la culture de la vigne est restée depuis plusieurs siècles l'activité principale. Elle compte 3700 habitants. Le maire en est Henri de GUER, troisième membre de la même famille à occuper ce poste depuis 1855.

       Chef-lieu de canton, on y  recense déjà plusieurs écoles (un école communale, et deux écoles privées), la mairie, un Juge de Paix, une perception (le service des Douanes, les "indirects", pour la taxation des vins et de certaines marchandises), un bureau des Postes et Télégraphes, une église paroissiale (1869), un presbytère,et l'Abbatiale carolingienne (819) de Filibert faisant office, le vendredi, de marché aux volailles ...La communauté des Soeurs de Saint François d'Assise occupe de vastes bâtiments accueillant plusieurs dizaines de religieuses, chargées aussi bien de l'instruction des filles que des aides apportées aux indigents et malades.

      Les infrastructures de la commune comportent déjà la majorité de la voirie que nous connaissons actuellement mais seules quelques rues centrales sont pavées, le reste étant constitué de chemins de terre qui commencent dès le centre du bourg, sillonnant ensuite un territoire aux nombreux villages et sans aucun lotissement.

 

        

Chaland dans le port de Saint Philbert de Grand Lieu au tout début du XXème siècle

 

           L'électricité vient d'arriver dans quelques maisons du centre. Le port connaît le déclin d'une activité jadis très importante liée au transport sur le Lac de Grand lieu de la production vinicole locale, ainsi que du bois à destination de Nantes et l'acheminement des matériaux nécessaires à la construction, chaux et divers. 300 chalands et embarcations diverses le fréquentaient chaque année, désormais concurrencés par le train. Car, une gare très récente (1893) accueille le train Nantes-Legé, transportant désormais aussi bien les voyageurs que du matériel, ainsi que le bétail, objet d’échanges, à l’occasion du marché agricole se tenant au tout nouveau Champ de Foire, à l’emplacement actuel de la Poste.

 

            

                La gare de Saint Philbert de Grand lieu vers 1908.

 

        L'ambiance y est paisible. La commune a trop souffert des dégâts occasionnés pendant la période révolutionnaire pour ne pas aspirer désormais à la paix. La vie quotidienne est rythmée par les travaux des champs dont les battages de l'été constituent, avec les vendanges, les moments forts où se regroupent les communautés villageoises. La pratique religieuse y est forte, rythmée au long de l'année par les cérémonies et processions traditionnelles et notamment par les trois messes du dimanche qui rassemblent les familles. Les hommes se répandent ensuite dans les nombreux cafés du bourg d'où ils peuvent regarder défiler l'Harmonie Saint Michel (1843) et la petite brigade des treize pompiers (1898) derrière son chef de corps.

 

         

            Les moulins du Chaffault, route de Touvois.

 

         Plusieurs moulins marquent encore les paysages du mouvement de leurs ailes mais la mécanisation des trois minoteries de la commune va bientôt provoquer leur arrêt. En revanche celle de la laiterie Joubert depuis 1902 lui promet un bel essor dans ses nouveaux locaux des Bresses (1910) au bord de la Boulogne.

           Enfin la commune compte de nombreux artisans (bourreliers, récupérateurs, maréchal-ferrant, menusiers, tonneliers, maçons etc) et commerçants (cafetiers, épiciers, boulangers, bouchers, pharmaciens etc).

             Une petite inquiétude y règne cependant depuis le passage du phylloxéra en 1896 qui a détruit toutes les vignes.Malgré les replantations, les surfaces exploitées sont désormais bien moindres, et la difficulté de vivre des produits de la ferme a commencé à provoquer le départ de certains. On n'aimerait pas voir partir davantage de jeunes ....     

 

        Le samedi 1er août 1914, il fait vraiment très beau dans la campagne de Saint-Philbert de Grand Lieu. Mais,vers 17 heures 30,le tocsin s’égrène au clocher de toutes les églises alentour. Chacun cesse son activité : le paysan dans son champ, l’artisan dans son atelier, les fiancés dans les bosquets, et se dirige vers le bourg pour y apprendre la nouvelle redoutée, et découvrir l’affiche placardée à la mairie : l’ordre de Mobilisation générale.
    On ne peut qu’admirer l’efficacité des différentes administrations dans la mise en oeuvre rapide de cette Mobilisation générale, sans ordinateurs et sans mails !

       

   Jeunes soldats attendant « impatiemment » le départ en gare de Nantes en 1914

 

    La France de 1914 compte 41,6 millions d’habitants (elle ne retrouvera ce chiffre que vers 1950), dont 3 millions à Paris et donc 3 700 à Saint-Philbert de Grand Lieu.
    Sa démographie est vieillissante et très en retard par rapport aux autres grands pays d’Europe, avec un solde positif annuel de seulement 58 000 naissances (contre 465 000 en Angleterre et 839 000 en Allemagne !) partiellement compensé, depuis 1880, par l’arrivée importante d’immigrés belges et italiens.
    L’espérance de vie n’est encore que de 48 ans pour les hommes et de 52 ans pour les femmes !
L’enseignement n’est obligatoire que depuis les lois Ferry de 1881 et 1882. La population de la France est rurale à près de 80%, et 44% des actifs vivent directement de la terre. Elle compte également 5,5 millions ouvriers dont la journée de travail est encore de 12 heures, et leur repos, dominical, obligatoire depuis seulement 1906. Par le chemin de fer qui a divisé le temps de trajet par 6, l’exode rural a déjà commencé.
    Le 15 juillet 1914, est instauré l’impôt sur le revenu qui sera mis en application à compter de 1916.
    Le Président de la IIIe République en est Raymond Poincaré (du 18/12/1913 au 18/02/1920).


    Depuis l’humiliante défaite de 1870, de nombreuses directives ont été élaborées pour éviter une nouvelle impréparation. La France s’est donc mieux organisée et remilitarisée. Sans parler de l’édification et du renforcement de forteresses aux frontières, les gouvernements ont entrepris des réformes importantes.
    La loi Cissey de 1872 a porté le service militaire à cinq ans, mais par tirage au sort. La loi Freycinet de 1889 l’a réduit à deux ans. La loi Bertaux de 1905 l’a maintenu, mais en supprimant le tirage au sort, et enfin, la loi Barthou de 1913 l’a porté à trois ans. Pour accueillir tous ces soldats, 221 villes de France entretiennent une garnison.
    Depuis 1879, le réseau national de chemin de fer a été très fortement développé dans l’optique de liaisons plus rapides avec les traditionnels et futurs points de conflits prévisibles. Le nombre de trains et wagons (de 34 à 47) a été soigneusement calculé en fonction des troupes à transporter : 1 train pour un bataillon, 7 pour une brigade d’infanterie, 117 pour un corps d’armée !
   Enfin toute l’articulation très complexe d’une mobilisation générale a été définie dans ses moindres détails, dès 1877 et notamment depuis 1904 : besoins de l’intendance, armements, nourriture, rations, hôpitaux, transports, courrier, etc. Et l’on y sent évidemment la patte des officiers polytechniciens.


   Dès le 25 juillet, tous les officiers généraux et les commandants d’unités sont rappelés à leurs postes, ainsi que les permissionnaires.
    Certaines familles commencent alors à stocker des provisions.
    Joffre réclame l’ordre de mobilisation depuis le 30 juillet.
    Le Président en signe le décret le 1er août à 15h45.

 

    Dès 15h55, le décret est adressé par télégramme à chaque préfet, à charge pour lui de prévenir tous "ses" maires. Les petites communes isolées sont desservies par les gendarmes qui remettent au maire, contre récépissé et après vérification, un petit paquet d’affiches de mobilisation,pré-imprimées depuis 1904, et sur lesquelles il suffit simplement d’ajouter la date. Elles devront être bien visibles dans les lieux publics de la commune et à la gare. Le commandant de gendarmerie devra impérativement contrôler la bonne exécution de cette directive.
   

Henri de Guer.Maire de Saint Philbert de 1910 à 1923.

 

    Vers 16h30, le maire, Monsieur de Guer (!), reçoit le télégramme officiel lui annonçant l’ordre de Mobilisation générale. Il fait placarder à la mairie l’affiche pré-imprimée. À lui de demander au curé de la paroisse, l’abbé Château, de sonner le tocsin et d’informer les premières personnes déjà inquiètes.
    L’entrée en vigueur de la «machine» étant fixée au 2 août, le président Poincaré adresse alors une déclaration nationale,qui se veut rassurante, diffusée par la presse et les télégrammes, dans laquelle il déclare : « La mobilisation n’est pas la guerre »…

    Effectivement... l’Allemagne déclare la guerre ... le 3 août.

   (Et c'est le 12 août que la France et l'Angleterre déclareront la guerre à l'Autriche-Hongrie).


    Mais, dès le 2 août, à Joncherey (Belfort), l'escouade de 4 hommes, commandée par le caporal Peugeot (21ans, futur instituteur), volontairement retirée à dix kilomètres de la frontière conformément à la demande du gouvernement Français, intercepte la patrouille de cavalerie, en reconnaissance illégale, du sous-lieutenant Mayer (22 ans). Les deux hommes s’entretuent. Ce seront les deux premiers morts de la guerre...
    Le 2 août, est décrété l’Etat de siège (selon des modalités pas tout à fait légales, mais il restera en vigueur jusqu’en novembre 1919 !).
    Conséquence : les maires et préfets perdent immédiatement leur pouvoir de police au profit des autorités militaires. Le ministère de la Guerre et celui de la Marine assurent donc l’entière application de la mobilisation.
    Elle se déroule en 17 jours, du 2 au 18 août 1914, et appelle sous les drapeaux tous les Français de 18 à 45 ans aptes au service militaire, soit 3,7 millions d’hommes (ils seront au total 8 410 000 pendant la durée du conflit, représentant 20% de la population (dont 475.000 " indigènes").

  

À Saint-Philbert, environ 800 hommes seront mobilisés durant le conflit :

– chacun des réservistes possède un livret individuel de mobilisation dans lequel une annexe précise les modalités à suivre pour rejoindre son lieu de regroupement, avec un bon de transport gratuit.
– tous les autres reçoivent individuellement un avis de mobilisation, impératif.
– il y est recommandé d’emmener des effets de rechange, des vivres pour un jour… et d’avoir les cheveux coupés.
    Après avoir traversé les abords de la gare de Saint Philbert rendus boueux par les orages récents et les bestiaux du champ de foire qui les ont piétinés récemment, les hommes du secteur sont regroupés au petit train de Nantes-Legé. Ils sont acheminés vers Nantes et répartis très rapidement entre différentes unités pour être habillés, formés, équipés et armés.

 

Manoeuvres militaires au château du Rocher à Saint Philbert vers 1898

 

   Bien qu’elle soit la première dans notre Histoire, l’organisation de la Mobilisation était en fait planifiée depuis très longtemps et les affectations prévues selon l’âge et le domicile des hommes. Leurs destins injustes seront d’ailleurs liés à ces affectations avec une inégalité flagrante devant la mort : 22% dans l’infanterie, 8% dans la cavalerie et 6% dans l’artillerie.


    Le maire n’aura même pas besoin de prendre contact pour le transport des mobilisés. Dès le 31 juillet au soir, toutes les compagnies françaises de chemin de fer, y compris locales, ont été réquisitionnées. (4 035 trains vont y circuler entre le 6 et le 18 août).
    La commune vit donc un épisode majeur de son histoire. Il va falloir faire face au quotidien : on est en pleine moisson, et bientôt commencent les vendanges. Qui va remplacer les jeunes ? Comment vont vivre les femmes et les familles privées de leurs hommes et désormais sans ressources ? Les commerces et les artisans vont souffrir aussi, et il va falloir gérer les réquisitions.
Autant de questions qui touchent brutalement Monsieur de Guer et les membres de son Conseil municipal. Car, durant tout le conflit, le maire joue un rôle important dans la vie de la commune. Plus que jamais, il sera la courroie de transmission entre les pouvoirs (civil et militaire) et les administrés pour répondre aux sollicitations mutuelles.Chaque jour, ensuite, il recevra une dépêche, le « Bulletin des Communes », à afficher, donnant très brièvement une synthèse de la journée de conflit.


– Le 3 août, est instaurée la franchise postale pour les courriers des mobilisés.
– Le 5 août, une série de lois d’urgence accorde aux femmes de mobilisés nécessiteuses une allocation journalière de 1,25 fr (+0,50 fr par enfant de moins de 16 ans).
– Le 13 août, l’ajournement des loyers (habitations et fermages) est ordonné pour la durée de la guerre.
– Le 25 août, les premiers blessés arrivent à l’hôpital de la Communauté des Soeurs.


    Et les futurs pioupious philibertins,observés par des yeux humides sous les coiffes, montent dans les wagons, fièrement encouragés par leurs anciens, revanchards de 1870.Contrairement à l’image d’Épinal, les mobilisés n’ont probablement pas quitté Saint-Philbert «la fleur au fusil». Leurs pensées profondes étaient plutôt empreintes d'inquiétude, avec l’espoir d’une guerre courte.
 

SPGL : 154          Radyr : 24          Bickenbach : 44

 

     Sans savoir que, le 22 août 1914,le jour le plus sanglant de toute l’Histoire de France, seulement trois semaines après avoir quitté leurs familles, au soir d’une seule journée d’attaques en ligne le long des frontières belges et allemandes, laminés par une avalanche d’artillerie, ils seront déjà ... 23  000 morts !…

 

                 L’ARMÉE

 

               Les hommes partis début août 1914 de Saint-Philbert de Grand Lieu sont rattachés au 11e Corps d’Armée, installé à Nantes depuis 1870, qui regroupe Loire-Inférieure, Vendée, Morbihan et Finistère. Ils sont affectés très rapidement dans leurs différentes unités, dirigés en train vers le Nord et la frontière belge où beaucoup essuieront le baptême du feu dès le 21 août. Ils vont alors découvrir leurs chefs.                                                                       

     L’Etat Major Français est très hétérogène. Même si, dès 1848, le Général de LAMORICIÈRE, enfant du pays et alors Ministre de la Guerre, s’inquiète déjà du niveau de formation insuffisant de ses cadres et réclame pour les troupes une conscription égalitaire, l’armée française était considérée jusqu’en 1870 comme la meilleure du monde. La défaite très rapide de Sedan, qui avait permis l’unification de 25 états allemands pour former l'Empire d'Allemagne (constitué de 350 états jusqu'au XVIII° siècle !),a brisé cette image et développé un très fort esprit revanchard, mais confirme le problème de fonds : malgré un énorme effort de modernisation militaire, l’armée française connaît encore en 1914 un problème d’encadrement. Et ce n’est pas un hasard si la plupart des instituteurs mobilisés (dénommés « les hussards noirs de la République » par PÉGUY en 1913) seront incorporés immédiatement  avec le grade de Lieutenant.

    En 1914, de nombreux officiers supérieurs de l’Etat Major sont sortis depuis longtemps de Polytechnique ou de Saint-Cyr. Mais les nouvelles promotions d’ingénieurs, en raison de salaires insuffisants ont préféré rejoindre la vie civile et le niveau général de compétence technique des autres officiers n’a cessé de baisser.               

    L’impact en est encore ressenti dans le domaine de la conception stratégique (fondée sur celle dynamique du colonel du PICQ, initialement prévue pour des petites opérations «commandos» mais totalement inadaptable à l’échelle d’une compagnie et encore moins pour un régiment et pourtant reprise ainsi par FOCH et JOFFRE) qui n’a pas évolué depuis 1870 et se résume en une formule simple : l’offensive à outrance.Très coûteuse en hommes, elle sera pourtant appliquée dès août 14 dans «la guerre des Frontières», mais atténuée ensuite.

    Et l’on n’a pas écouté non plus les «anciens», comme le général SÉRÉ DE RIVIÈRES, le Vauban du XIXe, réalisateur de l’ensemble des fortifications du front Est et qui avertissait dès 1880 : « On m’a refusé les crédits pour le Nord. Vous verrez, ils passeront par la Belgique ».