Les temps Carolingiens

NOUVEAUTES DE LA VIE MONASTIQUE A L’EPOQUE CAROLINGIENNE


        On peut penser raisonnablement que les moines qui s’installent à Déas à partir de 819 n’ont plus tout à fait les mêmes représentations de la vie monastique et les mêmes manières que leurs ancêtres venus de Jumièges vers Hério en 677. Ce sont ces changements que je voudrais évoquer ; l’environnement historique, les conditions, formes et significations de ces changements.


I – AVANT LES CAROLINGIENS


 COLOMBAN
(Vers 540 – 615).
       En Gaule, dans les temps mérovingiens, la figure dominante du monachisme est celle du moine irlandais Saint Colomban. Il pérégrine à travers la Gaule, fondant des monastères dont Rebais, Luxeuil (Haute Saône) et meurt en Italie au monastère de Bobbio qu’il a fondé.
Ce qu’on appelle la « Règle » de St Colomban est principalement un programme de vie ascétique et une sorte de code pénal prévoyant toutes les infractions à la vie monastique. Celle-ci consiste en de longs jeûnes au pain et à l’eau, la récitation du psautier, la confession fré-quente et un travail épuisant. C’est un combat austère, exigeant, individuel visant le renoncement à soi-même.


 BENOÎT de NURSIE
(Vers 480 – 547)
       Une autre idée du monachisme apparaît en Italie avec Benoît de Nursie. L’objectif du monastère est l’Opus Dei, le Service du Seigneur, particulièrement dans l’office. Sous la direction de l’abbé, la vie se veut équilibrée, sobre et stable.
       Par relation entre eux, les différents monastères connaissent ces règles et les mettent plus ou moins en pratique, ainsi en est-il de St Philibert qui visite non seulement les monastères colombaniens mais rencontre aussi les règles de St Basile (de Cappadoce) et de St Benoît.
Dès le VIIIème siècle, la règle de St Benoît adoucit la rudesse colombanienne au monastère de Hério (Noirmoutier) fondé par Philibert.


Abbaye de Bobbio
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II – LES NOUVEAUTES CAROLINGIENNES


 L’ONCTION ROYALE / IMPERIALE
       L’alliance du Pape et des carolingiens provoque le passage du roi laïque au roi sacré. C’est une première et fondamentale nouveauté qui lie étroitement la vie politique et religieuse et donc concerne par là la vie monastique.
       Le fils de Charles Martel (vers 688 - 741), Pépin le Bref (741 – 768) souhaite se substituer au dernier mérovingien Childéric III. Pour cela, il lui faut l’appui de la noblesse et la caution de l’Eglise. A Rome, le pape Zacharie (741 – 752) ne peut compter sur l’empereur byzantin et est en froid avec le roi des Lombards, Aistolf, mais il a besoin d’un allié. Aussi accueille-t-il avec ferveur l’ambassade de Pépin, composée de l’abbé de Saint Denis, Fulrad et de l’évêque de Wurzbourg, Burkard, à qui il répond « qu’il valait mieux appeler roi celui qui détenait la totalité des pouvoirs ».
       En novembre 715, à l’assemblée de Soissons, ce fut vraisemblablement Bonifacio qui conféra l’onction Sainte au roi Pépin. Le pape Etienne II (752 – 754) la renouvellera le 28 juillet 754.
    Le souverain devient, par l’onction, un personnage sacré. Le roi est élu de Dieu. Le sacre, plus encore que le couronnement du basileus par le patriarche de Constantinople « place le roi au sommet des fonctions présidentielles que Dieu a réparties entre tous les membres de la société des baptisés » (Jean CHELINI, Histoire religieuse de l’Occident médiéval, Paris 1968, p105).
    Charlemagne, couronné à la Noël 800 par le pape Léon III, événement peut-être le plus important dans l’histoire médiévale, écrit ainsi cette répartition dans une lettre, sans doute rédigée par ALCUIN et adressée au pape Léon III en 796 :

       « Voici quelle est notre tâche. A l’extérieur, protéger, les armes à la main, avec le recours de la grâce divine, la Sainte Eglise du Christ de l’invasion des païens et de la dévastation des infidèles ; et à l’intérieur, défendre le contenu de la foi catholique. La vôtre Très Saint Père, par la prière de vos mains levées vers le ciel, à l’instar de Moïse, est d’aider notre armée jusqu’à ce que, par votre intercession, sous la conduite et par le don de Dieu, le peuple chrétien ait toujours la victoire sur les ennemis de son saint nom et que le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ soit glorifié dans le monde entier » (cité par CHELINI, opcit p113).

 

 LES NOUVEAUTES DE LA VIE MONASTIQUE
       Cet environnement politico-religieux rejaillit sur la vie des moines.
Pour conquérir le pouvoir, les ancêtres de Charlemagne ont pillé une quantité de monastères. Les agents sous sa main, directement ou indirectement, le roi a maintenant intérêt à ce qu’ils soient vivants. D’où son intrusion dans la vie des monastères.


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       Au VIIIème siècle déjà, Boniface n’envisageait que l’application de la règle de Saint Benoît pour réformer les monastères ; les carolingiens, alliés de Boniface, ont abondé dans le même sens. De plus, pour servir leur volonté de tout réglementer et unifier, la règle de Saint Benoît leur apparaît comme le meilleur instrument de la discipline monastique. Assez tôt, Charlemagne demande aux moines et moniales de vivre selon la règle de Saint Benoît. Ainsi donne-t-il mission à Aton, évêque de Saintes, d’appliquer la réforme à Hério. L’empereur va même jusqu’à légiférer sur le noviciat, l’organisation et l’administration du monastère, le choix de l’abbé, etc…
       La nouveauté est que l’application de la règle de Saint Benoît est imposée par le pouvoir impérial et qu’elle devient un instrument pour assurer à la fois l’ordre dans l’état et la discipline dans l’Eglise ainsi que la perfection des religieux. En résumé, construire la Cité de Dieu.
Telle fut l’intention de Charlemagne et plus encore de Louis-le-Pieux (778-840). Celui-ci veut donner toute sa sollicitude aux choses de l’Eglise. Peut-être veut-il se consoler de n’être pas grand chantre en veillant sur tous les monastères. Louis développe encore plus systématiquement la politique mise en place par son père.
       Dans cette action, Louis-le-Pieux est fortement aidé par le moine Widiza (d’origine wisigothique, fils du comte de Maguelonne) plus connu sous le nom de BENOÎT d’ANIANE.
En concertation avec l’empereur, Benoît d’Aniane participe à l’application assez systématique de la règle de Benoît de Nursie dans les monastères. Cette réforme est appliquée à Hério par l’abbé ARNULF dès avant 825 semble-t-il.
       Le monachisme devient moins individuel et plus organisé, visant moins les pénitences et l’ascèse que l’humilité et le service de Dieu. Le moine ne recherche plus l’extrême mais se met humblement à l’école du service du Seigneur. A partir du même genre de vie, un esprit commun se forme ; première étape historique d’une prévalence de la règle de Saint Benoît dans le monachisme occidental.
       Avec l’appui du pouvoir impérial carolingien, les monastères se développent. En revanche, ils deviennent les alliés de la politique impériale.
       Des innovations lourdes de conséquences apparaissent alors. On divise les ressources des monastères en deux lots : la mense de l’abbé et la mense des moines ; aussi l’abbatiat tend-il à devenir un honor (honneur) accompagné d’un revenu. Le pouvoir royal ne se prive pas d’accorder cet honor pour payer des services rendus et s’assurer de la fidélité. Nous avons là le germe de la « Commende » et du système des bénéfices « théoriquement » en vigueur jusqu’à Vatican II (1962-1965) et du code du droit Canonique de 1983.
       La réforme est une étape importante dans l’histoire du monachisme. Un précédent auquel on se réfère dans la suite. Presque tous les moines de l’Europe occidentale ont pour la première fois le même patriarche Benoît de Nursie, sans renier les précédents. Une certaine communauté d’esprit s’instaure que l’abbé du Mont Cassin n’avait pas prévue mais dont il est l’inspirateur.


                                  Jean GARAUD
Louis le Pieux

 



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