Les pérégrinations extraordinaires de saint Colomban et des moines celtiques aux VIe et VIIe siècles

 

2016 est quasiment le 14e centenaire anniversaire du décès de saint Colomban (21 novembre 615) et  de la naissance de saint Philibert (ou Filibert) (né en 617 ou 618). Cette époque éloignée est une charnière dans notre histoire car elle initialise l’expansion extraordinaire au Moyen Âge des monastères dans toute l’Europe, élément caractéristique de notre civilisation Européenne. Saint Colomban et saint Philibert font partie de ces moines  pérégrinant et bâtisseurs de monastères, propagateurs du Christianisme celtique qui va changer l’Europe et, bien sûr, aussi notre Pays de Retz.

 

LE CHRISTIANISME CELTIQUE (de 400 à 1100)

 

    À la différence du christianisme de l’Empire Romain, centralisé, hiérarchisé et urbain, le christianisme celtique d’Irlande (d’Ecosse et du Pays de Galles) est fondamentalement libre, décentralisé et rural. Il apparaît aux confins Nord-Ouest de l’Europe au Ve siècle, connaît son apogée au VIIe siècle, et s’éteint au XIIe siècle.

    En effet, l’Irlande et les côtes Nord-Ouest de l’Europe, à l’époque de Colomban (543-615) et Philibert (617/618-684), sont dans une situation tout à fait particulière en Europe : ces régions n’ont subi (ou peu subi) ni la colonisation romaine ni les « grandes invasions dites  barbares » qui ont submergé  le continent européen. Ces régions bordant l’Atlantique, et surtout l’Irlande, vont donc développer un christianisme spécifique très indépendant de Rome et très imprégné des traditions celtes antiques : on l’appellera le christianisme celtique, un christianisme de moines charismatiques, brillants, missionnaires, entreprenants et même conquérants.

    Le christianisme celtique est essentiellement  rural, sans évêque et sans clergé séculier car il n’y a pas, dans ces régions extrêmes, de villes, ni de structure d’église, comme dans les anciennes provinces romaines. C’est un christianisme qui s’est développé sous l’action de moines et dans le cadre de nombreux et grands monastères, notamment après la conversion de la totalité de l’île d’Eire par saint Patrick (de 432 à 461). En Irlande, la partie dynamique de la population se fait moine, chez les hommes comme chez les femmes, car la société irlandaise de tradition celte, vivace, est égalitaire entre les hommes et les femmes. Toute l’Irlande se couvre de monastères pour approfondir la foi, s’instruire et développer l’économie. Ces moines vont convertir les Pictes et les Scots d’Ecosse avec saint Colomba (à distinguer de saint Colomban) qui va fonder le monastère célèbre de l’île d’Iona  en 593 sur la côte Ouest de l’Ecosse  puis le monastère de l’île de Lindisfarne au nord-Est de l’Angleterre.

    Cette île d’Irlande des saints moines savants et des monastères, brillante et conquérante,  est un pôle d’attraction et de rayonnement dans toute l’Europe, par ailleurs coupée de ses origines chrétiennes par l’expansion arabe (632-732). Ses moines  vont essaimer partout en Europe pour y créer des monastères à l’exemple de ceux d’Irlande.

    Dans la tradition celte de l’Immram (« voyage » vers l’Autre Monde Celte  en gaëlique), naviguant dans toute l’Europe et jusqu’au large de Terre-Neuve à bord de canots de cuir non pontés, les curraghs, ces moines irlandais vont, entre le IVe et le VIIIe siècle, accomplir ce qui peut être considéré comme l’une des plus fantastiques épopées de l’histoire maritime. Les navigations des moines celtes furent réalisées sans aucun but de conquête ou d’expansion territoriale, mais dans un esprit de paix. Les moines voulaient propager leur foi nouvelle, explorer la mer immense, trouver des lieux de retraite ou, comme le fit saint Brendan le navigateur (484-571), se lancer dans la quête du paradis perdu. Précurseurs des grandes découvertes, ces moines, poussèrent l’audace jusqu’aux côtes sauvages du Groenland et peut-être même jusqu’aux rives de ce continent à demi-légendaire (l’Amérique) que reconnaîtra quelques siècles plus tard Leif Erickson (vers l’an 1000) et encore bien plus tard Christophe Colomb (1492).

    Ce sont des moines missionnaires. Selon la tradition du christianisme celtique, ils doivent quitter  leur Irlande natale pour une « peregrinatio pro deo », c’est-à-dire un long voyage en pays lointain. C’était un exil pour Dieu car la pérégrination se faisait à vie sans retour en principe vers l’Irlande.

 

LES  PÉRÉGRINATIONS DE SAINT COLOMBAN

 

    Colomban est un irlandais (à l’époque l’Irlande est peuplée de Scots), né en 543 à Nobber (Comté de Meath). Il fait des études à Cluain inis, puis se fera moine au célèbre monastère de Bangor en actuelle Irlande du Nord. Bangor constitue un village de 5000 personnes avec 2000 moines. Le monastère de Bangor où se forme Colomban est un des monastères phares de l’Irlande qui rayonnera dans toute la mer d’Irlande, puis ensuite vers toutes les côtes européennes. Il y a des Bangor partout, jusqu’à Belle-Île.

    Selon la tradition celtique, Colomban quitte avec douze compagnons son Irlande natale pour partir en mission sur le continent. En 585, le moine ascète idéaliste Colomban débarque près de Saint- Malo, traverse les territoires francs pour fonder dans un endroit isolé au sud des Vosges le monastère d’Annegray, puis dans son voisinage les monastères de Luxeuil et Fontaines.   Pourquoi Colomban s’installe-t-il à Annegray ? Les textes disent que c’est parce que cette vallée des Vosges ressemblait à celle de son Irlande natale.

    Ce grand ensemble monastique autour de Luxeuil (près de Besançon) va devenir au VIIe siècle un monastère très important de 600 moines qui, lui aussi, va rayonner dans toute l’Europe. Colomban va y rédiger, en 590, une règle de communauté monastique applicable à tous les monastères colombaniens. La règle de saint Colomban est très exigeante, et fait appel à des pénitences extraordinaires alors que la règle de saint Benoit de Nursie, un peu plus ancienne, écrite au Mont Cassin près de Rome en 529, fait plus preuve d’équilibre humain et de modération ascétique. À la différence du clergé séculier (« qui vit dans le siècle »), les moines font partie du clergé régulier qui applique une Règle.

 

Moines celtiques en  « peregrinatio pro Deo »

 

     Colomban est aussi un moine d’action politique, au sens missionnaire et moralisateur. Il effectue des remontrances à Thierry II, roi de Burgondie et à la reine Brunehaut. Les évêques du voisinage de Luxeuil voient également ce donneur de leçons d’un mauvais œil. Colomban est expulsé de Bourgogne et condamné à retourner avec ses douze compagnons en son île natale d’Irlande. Sous bonne escorte, il est conduit jusqu’à Nantes en compagnie de ses frères irlandais de la première heure. Il descend la Seine, d’Autun à Auxerre, puis la Loire, de Nevers à Nantes, en s’arrêtant à Tours pour prier devant la tombe de saint Martin. Il traverse ainsi toute la France, en bateau sur les fleuves, et aussi à pied. La France, à cette époque, est essentiellement rurale ; seulement 3% de la population vit dans des villes de plus de 2000 habitants.

 

    C’est à Nantes, en 610, que Colomban écrira à ses frères de Luxeuil qu’il a été obligé d’abandonner la sentence admirable :

« SI TOLLIS LIBERTATEM TOLLIS DIGNITATEM » (Si tu enlèves la liberté, tu enlèves la dignité)

 

Pérégrinations de  saint Colomban

    Le groupe d’Irlandais est embarqué de force sur un bateau en partance vers l’Irlande. Mais Colomban veut être fidèle à son engagement d’exil définitif pour Dieu. Il suscite par miracle une tempête alors que son bateau n’est pas encore sorti de l’estuaire de la Loire. Il est obligé de s’échouer sur la rive du Pays de Retz. Certains auteurs considèrent que saint Colomban, profitant de l’occasion, traversa le Pays de Retz pour aller retrouver des compagnons de Bangor installés à l’île d’Yeu, ce qui n’est pas étonnant car les moines irlandais étaient des navigateurs et s’installaient beaucoup sur les îles ou près des fleuves accessibles de  la mer. D’ailleurs, les moines  irlandais s’étaient aussi installés à Belle-Ile. C’est en souvenir de ce passage de saint Colomban en Pays de Retz, qu’on peut penser que les moines de saint Philibert, héritiers spirituels de saint Colomban, vont nommer un village Saint-Colomban en Pays de Retz.

 

    Saint Colomban va continuer sa pérégrination vers l’est en évitant simplement les terres de Thierry : la sainte troupe, prêchant, passe à Rouen, Soissons, Paris, Metz, Coblence, Mayence… en fondant des monastères par lui-même ou via ses frères, ou en suscitant la création de monastères. Par exemple, son compagnon de pérégrination saint Gall fondera le célèbre monastère de saint Gall en Suisse. Colomban marche de propriété terrienne à une autre, tout comme le faisait les rois à cette époque, qui étaient aussi itinérants car il n’y avait pas alors de palais royal permanent.

     Durant l’hiver 610-611, à Ussy-sur-Marne, Colomban séjourne dans la noble famille Authaire qui a 3 fils qui fonderont chacun un monastère :

–  Adon fondera le monastère de Jouarre (près de Meaux)

– Dadon (st Ouen) deviendra évêque de Rouen et fondera le monastère de Rebais avec des moines de Luxeuil (près de Provins et Coulommiers) ; ce monastère sera important pour notre région car ce sera là que Philibert deviendra abbé après avoir été moine.

– Radon fondera le monastère de Reuil-en-Brie.

    Colomban va achever sa vie de pérégrination en 615, en Italie, après y avoir fondé le célèbre monastère de Bobbio.

 

DE NOUVEAUX MONASTÈRES

 

    Entre 815 et 819, en raison des incursions vikings, le monastère de Déas sera construit comme un monastère double de celui de Noirmoutier selon la tradition celtique. Il semble que ce soit Adalard de Corbie, exilé à Noirmoutier